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Bachir Gemayel ou le pari toujours gagnant
Personne ne l’avait annoncé, ni
prophètes, ni hérauts. Il est arrivé avec
la tourmente. Il a disparu à l’heure où
elle se dissipait. Homme providentiel,
héros national, capitaine heureux,
bâtisseur de nation, chef d’Etat, il fut
tout cela en très peu de temps, le temps
suffisant pour marquer sur le tableau noir
de nos souffrances, et de nos misères, les
grandes lignes d’un grand dessein.
Peu avant son élection à la présidence,
un grand quotidien lui posait la question
suivante :
- « Quelle sensation cela vous
fait-il d’être peut-être en passe de
devenir le plus jeune chef d’Etat du monde
?"
- « Pourquoi ne confie-t-on pas
le pouvoir systématiquement à des jeunes
?... c’est qu’on craint, peut-être, que
manquant d’expérience, ils manquent de
sagesse. Et cependant, la plupart des
grandes réalisations nationales ont été
accomplies par des hommes de moins de
quarante ans. En fait, il s’avère qu’après
de grands bouleversements, c’est souvent
de tels hommes qui prennent en main le
destin de la nation. Ceux-là ont été, il
est vrai, mûris par l’épreuve ».
Trente-quatre ans, un an de plus que
le Christ, Bachir Gemayel n’aura vécu en
définitive ni pour sa famille, ni pour
lui-même, mais pour la cause qu’il
incarnait.
Il avait clairement défini sa mission :
libérer le territoire national, restaurer
l’Etat dans la plénitude de sa
souveraineté, assurer à tous les Libanais
la sécurité et la liberté.
Ce qu’il proclamait, il le réalisait
avec une ferme résolution, et s’il le
fallait, avec une témérité redoutable,
passant sans discontinuer du projet à
l’acte, du discours à l’exécution aussitôt
sur le terrain, et même, lorsqu’il fallait
aller encore plus vite dans ce slalom
géant entre la vie et la mort, agissant
d’abord, expliquant ensuite.
Il est certes trop tôt pour faire le
bilan de sa vie et de son action. Nous
savons cependant que tout a changé depuis
Bachir. Nous vivons tous les jours, à
toute heure, ce changement, sans peut-être
nous en rendre compte, sans nous en
apercevoir, et pourtant, tout est en train
de bouger dans les profondeurs de notre
vie nationale, dans nos rapports entre
nous Libanais qui relevons de familles
spirituelles différentes, et dans les
rapports que nous avons avec les autres
nations.
Qu’on se souvienne de ce que nous
étions avant Bachir. Peuple d’empire,
comme il y en eut partout au long des
siècles, nous n’avions jamais eu la
responsabilité directe de notre destin.
Cependant, jaloux de notre liberté, nous
avons eu souvent à la défendre les armes à
la main, nous avons réussi à préserver nos
traditions, nos usages, notre caractère
spécifique, et gardé fermement l’espoir de
reprendre un jour ou l’autre notre vieux
rôle de civilisateurs de continents.
Un matin de grande querelle entre
deux empires, l’anglais et le français, on
décida de nous donner notre indépendance.
Qu’avons-nous fait à ce moment-là pour la
mériter ? Pas grand-chose. Elle ne nous a
coûté guère que quelques sourires à «
l’Intelligence Service ».
Du reste, nous étions très peu rompus à
l’art de gouverner un Etat souverain. Le
nôtre, de surcroît, assemblait un
agglomérat de groupes socioculturels
différents à chrysalide religieuse, doté
chacun d’un statut spécifique, et agissant
comme de petites nations dans le cadre
d’un même Etat. Echec.
L’Etat s’est rapidement effrité en
autant de forteresses qu’il y avait de
clans dans le pays, et à la tête de ces
clans, des beys, et des sous-beys auxquels
il était confortable de s’agréger si l’on
voulait avoir quelque protection. A chaque
changement de régime, le nouveau chef
d’Etat tentait de remonter la pente.
Devant les difficultés insurmontables
qu’il rencontrait, manquant bientôt de
souffle, il était obligé de renoncer, et
de laisser à nouveau courir le chaos.
Ni Orient, ni Occident, nous avait-on
prévenus. Alors quoi ?... Peut-on se passe
d’un tuteur ? Les événements de la région
ne tardèrent pas à mettre un terme à notre
émancipation. Sous la pression des
mouvements centripètes qui agitaient la
région, nous avons fini par tomber dans le
giron d’un condominium arabe encore plus
inconsistant que l’était notre Etat.
1975. Bachir Gemayel sortait de stage
et s’apprêtait à développer son nouveau
cabinet d’avocat. Il avait l’âge de tous
ces grands enfants dont on pensait qu’ils
étaient définitivement entrés dans
l’internationale de la civilisation des
loisirs. Combien l’on s’était trompé ; car
les voici surgissant de toutes parts en
cette nuit du 13 avril, avec des armes qui
portent un nom russe. – Comment dites-vous
?- Des Klachin… Peu de temps auparavant
j’avais rencontré le jeune fils d’un
voisin, habit kaki et fusil.
- « Vous revenez de la chasse ? –
Non, j’étais à un camp d’entraînement
».
A l’ombre des dîners fastueux qui se
donnaient en ville : plats venus en droite
ligne de chez Fauchon, champagne arrivé
directement de Reims, Bachir opérait en
silence. Il allait d’un camp
d’entraînement à l’autre, du pub au
bistro, de l’usine à l’université,
discutant, confortant, organisant. Lui, il
avait du souffle. Une armée de résistants
s’est progressivement constituée, qui a
tenu tête pendant près de huit ans à des
hordes palestiniennes super-équipées, puis
à l’armée syrienne. Le Liban n’a-t-il pas
fini de mourir se demandait-on en 1978
dans les grandes chancelleries du monde. «
Les petits stratèges en chambre
», comme il disait, s’étaient en
effet, hâtés de rayer le Liban de la
carte, pensant avoir ainsi dégagé un
territoire suffisant pour y mettre un Etat
palestinien, et en finir avec le
terrorisme.
Cependant, il a bien fallu convenir
que l’on s’était trompé, que le Liban
continuait non seulement de vivre sous les
décombres de ses villes détruites, mais,
plus encore, qu’ils les reconstruisait et
qu’il prospérait. Et c’est alors qu’on se
décida à corriger le tir. La résistance
libanaise avait fini par avoir raison de
tous. Son chef fut élu président de la
République, couvrant de sa légitimité tous
les actes de la résistance, et le monde
entier est venu lui rendre hommage.
Ainsi, depuis les époques les plus
reculées de l’Histoire, ce n’est pas à
Rome, ni à Byzance, ni à Istanbul, ni à
Paris, ni à Londres, ni à Washington que
le sort du Liban a été fixé, mais cette
fois, à Ain el-Remmaneh, à Tall-Zaatar, à
Chekka, à Achrafieh, à Zahlé.
« Nous ne devons compter que
sur nous-mêmes… nous n’avons de complexes
envers personne… nous savons ce que nous
voulons, et nous sommes les seuls à le
savoir… Nous n’acceptons des leçons de
personne. Qu’ils viennent prendre de nous
des leçons de courage ». C’est
ainsi qu’il parlait.
Oui, en effet, nous savons désormais
que nous pouvons compter sur nous-mêmes,
et nous l’avons démontré. Les autres
nations ont leurs propres intérêts, et
nous avons les nôtres, et les uns et les
autres ne coïncident pas toujours. S’il
nous faut conclure des alliances, il faut
les chercher là où les intérêts
convergent. Foin de sentiments en ce
domaine, et des préjugés, l’époque du
romantisme en politique est bel et bien
révolue, si tant est qu’elle ait jamais
existé. Bachir Gemayel nous a sortis de
l’enfance. Avec ce jeune homme pour chef,
le Liban est devenu adulte. La résistance
à l’ennemi nous a fait recouvrer notre
identité et notre dignité. Désormais, nous
ne sommes plus des sujets, les sujets d’un
empire, les sujets d’un prince, les sujets
d’un bey, mais les citoyens d’un Etat
libre et fort.
Il n’y a pas d’épopée qui ne soit
animée par la foi. La sienne était
inébranlable comme cette montagne hautaine
: « Quand je suis né, me
confia-t-il un jour, mon père a
pensé m’appeler Sannine ».
Curieuse prémonition. Un journaliste lui a
posé récemment la question suivante :
-« Vous faites preuve, depuis 8
ans, envers un Liban constamment à deux
doigts de sa perte, de la « foi
qui déplace les montagnes ».
Comment l’expliquez-vous » ?
- « Dans les moments de total
dénuement, répondit-il,
où livrés au bombardement sauvage de
l’artillerie syrienne et palestinienne,
sans armes, sans argent, sans amis,
calomniés, vilipendés par les mass-médias
et les chancelleries du monde entier, nous
n’avons jamais, pas un seul instant, douté
de l’issue finale. Nous nous sentions
pris par le vertige du joueur qui mise sur
la totalité de ce qui lui reste, avec la
ferme conviction que cette fois, il va
gagner ».
- « Notre espoir ne tenait pas
seulement au jeu du hasard, mais à celui
de la nécessité. Comment imaginer le
Moyen-Orient sans le Liban ? Pour les
peuples persécutés de la région, le Liban
c’est le bout du tunnel, la lumière de la
liberté. Arracher à ce monde-là cet ultime
espoir, est un péché contre l’esprit
».
Il n’y a de foi que dans la vérité.
« Seule la vérité te délivrera
», aimait-il à répéter. C’est elle qui, en
vingt jours, lui a permis de faire l’unité
du Liban. Cette vérité qui illuminait
chaque soir le petit écran, ce discours
qui ne ménage personne, qui brûle le monde
entier parce que le monde est impur, le
Libanais ne l’avais jamais entendu, de
mémoire d’homme, il ne l’avait jamais vu
sortir, aussi simplement, aussi
spontanément, de la bouche d’un
responsable, et ce responsable était en
l’occurrence le président de la République
lui-même. Etait-ce possible ?... Chaque
soir, en voyant cette vérité éclater, on
pleurait de joie devant le petit écran, on
n’en croyait pas ses yeux. Pour la
première fois, tous les Libanais vibraient
au même diapason. Et depuis le 14
septembre, dans tous les coins de ce Liban
aux mille visages, l’on ne cesse de
pleurer la vérité assassinée.
Parlant de l’unité de la nation, il
disait récemment : « Etat unitaire
ou Etat fédéral, cela intéresse la
superstructure, c’est-à-dire
l’organisation de l’Etat. Notre action,
celle pour laquelle cinq mille combattants
ont donné leur vie, se situe à un autre
niveau, elle se situe au niveau de la
nation. Là, nous postulons l’unité, nous
n’acceptons que l’unité, nous parions sur
l’unité, et nos paris sont toujours
gagnants ».
« Il est rare que les purs et
les durs accèdent au pouvoir, lui
ai-je dit un jour.
Le pouvoir n’est pas fait pour eux.
« Qu’importe, m’a-t-il répondu,
tant que le pouvoir n’est pas une fin en
soi, tant que c’est simplement un moyen
». On croirait entendre
Saint-Louis : le pouvoir domestiqué au
service de l’homme ; le pouvoir, simple
instrument pour amplifier l’espérance ;
le pouvoir, une tribune pour dialoguer
avec les autres nations des voies de la
paix.
Homme de foi et de vérité, c’est par
quoi il a définitivement estampillé
l’Histoire de ce pays, bouleversé, on le
verra incontestablement, ici, ailleurs, et
peu à peu à travers le monde, l’art
politique, la manière de guider les hommes,
de gouverner les nations.
« La vérité sort de la bouche
des enfants ». Elle tue
cependant les grandes personnes… Laissons
courir le rêve : Bachir Gemayel c’est
notre porte sur le XXIe siècle, c’est un
nouveau coup de pouce à la Rédemption dans
sa lente méandreuse progression dans
l’espace et dans le temps. Depuis ce 14
septembre, il ne nous appartient plus, il
est entré désormais dans le monde de nos
enfants.
Salim Jahel
24 Octobre 1982
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