Liban
Samir Geagea et Jirjis al Khoury : Torture et procès inéquitables
Index AI : MDE 18/003/2004
•
ÉFAI
•
AMNESTY INTERNATIONAL
ÉFAI
Index AI : MDE
18/003/2004
DOCUMENT PUBLIC
Londres, novembre 2004

LIBAN
Samir Geagea et Jirjis al Khoury : Torture et procès inéquitables

Résumé*
Samir Geagea et Jirjis
al Khoury, prisonniers politiques, purgent une peine de détention à
perpétuité pour le rôle qu’ils auraient joué dans des homicides à
caractère politique. Condamnés à l’issue d’un procès inique, ils
sont maintenus à l’isolement cellulaire depuis 1994 au centre de
détention du ministère de la Défense (CDMD), dans des conditions qui
sont, le plus souvent, cruelles, inhumaines et dégradantes.
Dans le présent
rapport, Amnesty International énonce ses préoccupations concernant
la période de détention provisoire des deux hommes, les traitements
cruels, inhumains et dégradants auxquels ils ont été soumis ainsi
que l’iniquité de leur procès. Samir Geagea, chef d’Al Quwat al
Lubnaniyya (Forces libanaises, FL), et Jirjis al Khoury, membre
de cette formation, ont été arrêtés en 1994 en même temps qu’un très
grand nombre de membres des FL. Ces interpellations ont eu lieu à la
suite de l’attentat perpétré en février 1994 contre l’église
Sayidat al Najat (Notre Dame de la Délivrance) à Jounié, qui
avait fait dix morts.
Samir Geagea et Jirjis
al Khoury ont subi de graves atteintes en détention provisoire au
CDMD, qui, au moment de leur arrestation, était un lieu de détention
illégal aux termes du droit libanais et des normes internationales
relatives à la détention. En outre, de graves irrégularités ont
entaché la procédure précédant leur jugement. Ainsi, lors de son
procès, Jirjis al Khoury a signalé au juge que des membres des
services de renseignements de l’armée l’avaient torturé en séance
d’interrogatoire, afin de lui arracher des « aveux ». Au cours de
leur détention provisoire, Samir Geagea et Jirjis al Khoury ont été
maintenus au secret : il ne leur a pas été permis de faire appel à
un avocat pendant les interrogatoires ni de recevoir la visite de
leurs proches. En outre, ils n’ont pas été présentés devant une
instance judiciaire dans des délais raisonnables, afin que celle-ci
examine la légalité de leur détention. Les procédures dans le cadre
desquelles ils ont été jugés étaient loin de satisfaire aux normes
internationales d’équité. Ainsi, le tribunal a retenu à titre de
preuve les « aveux » manifestement arrachés à Jirjis al Khoury, qui
constituaient les principaux éléments à charge contre lui. Amnesty
International estime qu’une déclaration faite sans le libre
consentement de l’intéressé ou obtenue par la torture ne peut être
invoquée comme élément de preuve dans le cadre d’une procédure, si
ce n'est contre la personne accusée de torture.
L’organisation demeure
par ailleurs préoccupée par le sort de Samir Geagea et Jirjis al
Khoury, qui sont toujours victimes de mauvais traitements en
détention. Plus de dix ans après leur interpellation, ils restent
détenus à l’isolement cellulaire au CDMD. Il leur est interdit de
communiquer avec d’autres détenus, de lire les journaux, d’écouter
la radio ou de regarder la télévision, et toute littérature à
caractère politique leur est défendue. Les deux hommes sont
autorisés à recevoir la visite de leur famille certains jours de la
semaine, sous réserve d’approbation du ministère public. Ces visites
ne se déroulent pas librement : elles ont lieu en présence d’agents
des services de renseignements de l’armée.
Totalement coupés du
monde, ces prisonniers politiques endurent de toute évidence des
souffrances physiques et mentales. Samir Geagea est notamment
atteint d’ostéomalacie, une maladie osseuse qui pourrait être liée
au manque d’exposition au soleil. En septembre 2004, les autorités
ont annoncé qu’il avait été transféré dans une nouvelle cellule, où
il jouissait, apparemment, de meilleures conditions.
Amnesty International
exhorte les autorités libanaises à libérer Samir Geagea et Jirjis al
Khoury immédiatement, ou à veiller à ce qu’ils soient à nouveau
jugés dans les meilleurs délais devant un tribunal pénal indépendant
connaissant d’affaires de droit commun, dans le cadre d’un procès
satisfaisant aux normes internationales d’équité. Elle leur demande
de faire le nécessaire pour que toute allégation de torture et de
mauvais traitements fasse l’objet d’une enquête indépendante.
L’organisation de défense des droits humains demande également aux
pouvoirs publics de réformer le système judiciaire, notamment en
abolissant la peine capitale et les juridictions dont les décisions
ne sont pas susceptibles d’appel, de mettre en vigueur tous les
traités internationaux et normes applicables et d’améliorer les
conditions de détention prévalant au CDMD en les alignant sur les
normes internationales. Les autorités doivent, en particulier,
prendre des mesures immédiates pour que les détenus soient bien
traités et qu’ils ne soient pas soumis à la torture ou à toute autre
forme de traitement cruel, inhumain ou dégradant.
AMNESTY INTERNATIONAL
ÉFAI
Index AI : MDE 18/003/2004
DOCUMENT PUBLIC
Londres,
novembre 2004

LIBAN
Samir Geagea et Jirjis al Khoury : Torture et procès inéquitables
SOMMAIRE
Introduction....................................................................................................................................................
2
Contexte..........................................................................................................................................................
3
L’arrestation de Samir Geagea et de Jirjis al
Khoury.......................................................................
5
La détention provisoire et les actes de torture au
CDMD...............................................................
5
Les procès devant le Conseil de
justice..............................................................................................
8
Le maintien à l’isolement prolongé au
CDMD.................................................................................
10
Les obligations incombant au Liban en vertu du droit relatif aux
droits humains...........
11
Conclusions et
recommandations......................................................................................................
14
Introduction
Samir Geagea, chef d’Al
Quwat al Lubnaniyya (Forces libanaises, FL), et Jirjis al Khoury,
membre de cette formation, sont incarcérés depuis 1994 dans le centre
de détention du ministère de la Défense (CDMD), à Beyrouth. Ils ont
été condamnés à une peine de détention à perpétuité au terme d’un
procès inéquitable pour le rôle qu’ils auraient joué dans des
homicides à caractère politique, et sont détenus dans des conditions
cruelles, inhumaines et dégradantes. Samir Geagea et Jirjis al Khoury
sont aujourd’hui les seuls prisonniers politiques incarcérés au CDMD
après avoir été jugés.
Dans le présent rapport,
Amnesty International décrit les violations des droits humains qu’ils
ont subies pendant leur détention provisoire – lorsqu’ils étaient
détenus au secret –, lors des séances d’interrogatoire, lors de leur
procès devant le Conseil de justice et depuis qu’ils purgent leur
peine au CDMD. L’organisation est particulièrement préoccupée par les
faits suivants :
·
lorsqu’il était maintenu au
secret pendant sa détention provisoire, Jirjis al Khoury n’a pas été
autorisé à faire appel à un avocat pendant les interrogatoires, et n’a
pas été traduit dans des délais raisonnables devant une autorité
judiciaire habilitée à examiner la légalité de son placement en
détention ;
·
pendant cette même période,
Jirjis al Khoury a été incité à croire qu’il était interrogé en
qualité de témoin et n’a pas été informé des charges retenues contre
lui, au mépris de la loi ;
·
en outre, pendant cette
période, Jirjis al Khoury aurait été torturé et soumis à des mauvais
traitements, et les « aveux » qu’il affirme avoir fait sous la torture
ont par la suite été retenus à titre de preuve par le tribunal ; il
s’agissait des principaux éléments à charge contre lui ;
·
Samir Geagea et Jirjis al
Khoury n’ont pas bénéficié d’un procès équitable ; ils ont été jugés
par le Conseil de justice, un tribunal d’exception dont les décisions
sont sans appel et qui, jusqu’ici, n’a jamais ordonné d’enquête sur
les allégations de torture et d'autres formes de mauvais traitements
manifestement infligés pendant la période précédant le procès ;
·
Samir Geagea et Jirjis al
Khoury sont maintenus à l’isolement cellulaire depuis plus de dix ans,
dans des conditions cruelles, inhumaines et dégradantes qui portent
atteinte à leur santé physique et mentale.
Les violations des droits
humains dont Samir Geagea et Jirjis al Khoury ont été victimes, comme
de très nombreux autres membres des FL, semblent avoir été perpétrées
dans un climat de répression politique et d’intimidation. Amnesty
International est préoccupée à l’idée que ces deux prisonniers n’ont
manifestement aucune chance de bénéficier d’un nouveau procès devant
le Conseil de Justice. Elle appelle donc les autorités libanaises à
les libérer ou à veiller à ce qu’ils soient à nouveau jugés, dans les
meilleurs délais, par un tribunal pénal indépendant connaissant
d’affaires de droit commun, dans le cadre d’une procédure satisfaisant
aux normes internationales d’équité. L’organisation demande également
aux autorités de mener des investigations sur toute allégation de
torture et d’autres formes de mauvais traitements. Ces dix dernières
années, elles sont restées sourdes aux appels lancés par Amnesty
International et par d’autres groupes de défense des droits humains,
qui les ont exhortées à réparer les injustices faites à ces deux
hommes, à savoir, notamment, qu’ils n’ont pas bénéficié d’un procès
équitable ni des garanties prévues par le droit lors de leur détention
provisoire et que, selon certaines informations,
Jirjis al Khoury a été torturé et soumis à d’autres formes de mauvais traitements lorsqu’il
était détenu au secret.
Contexte
Le 27 février 1994, une
bombe a explosé dans l’église Sayidat al Najat (Notre Dame de
la Délivrance) à Zouk Mikhaïl (Jounié), près de Beyrouth, faisant dix
morts et plusieurs blessés. À la suite de cet attentat, en mars et
avril 1994, un très grand nombre de membres et de sympathisants des
FL, principale milice chrétienne pendant la guerre civile libanaise,
ont été arrêtés lors d’un coup de filet puis maintenus en détention
pendant des périodes plus ou moins longues. Samir Geagea, le chef des
FL, figurait parmi ces personnes. Après les interpellations, les
autorités ont banni le mouvement des FL, dénonçant leur responsabilité
dans l’attentat avant même que les conclusions de l’enquête ne soient
rendues. Par la suite, les membres et sympathisants présumés des FL et
les groupes d’opposition ont vu leurs libertés d’expression et
d’association d’autant plus restreintes, et de graves violations des
droits humains ont été commises, en particulier des arrestations
arbitraires, des actes de torture et des procès inéquitables.
Alors que les membres des
FL appréhendés à la suite de l’attentat étaient interrogés, le
magistrat chargé de cette affaire a annoncé avoir trouvé des éléments
tendant à prouver que les FL – sous l’autorité de Samir Geagea –
étaient responsables de l’assassinat du leader du Parti national
libéral (PNL), Dany Chamoun, et des membres de sa famille, en octobre
1990. Samir Geagea a alors été inculpé d’homicide, à l’instar d’autres
responsables des FL, dont certains ont été jugés par contumace. Ils
ont été traduits devant le Conseil de justice, la plus haute instance
judiciaire libanaise, pour répondre de l’attentat et de l’assassinat
de Dany Chamoun et de sa famille. Les deux procès se sont déroulés en
même temps. En juin 1995, le Conseil de justice a rendu sa décision
dans le cadre de l’affaire Dany Chamoun, condamnant Samir Geagea à la
peine capitale, une peine immédiatement commuée en réclusion à
perpétuité.
Au cours de ce procès,
les avocats chargés de la défense de Samir Geagea, soupçonné
d’implication dans l’homicide, ont fait valoir que ce crime avait eu
lieu pendant la guerre civile et qu’il était donc couvert par la Loi
d'amnistie générale n°84/91 du 26 août 1991. Or, le Conseil de justice
a rejeté cet argument au motif que cet homicide à caractère politique,
bien qu’il ait été commis pendant la période couverte par la Loi,
constituait l’un des crimes exclus de l’amnistie générale ; le Conseil
de justice s’est à ce titre déclaré compétent pour connaître de
l’affaire.
Promulguée le 26 août
1991 par le gouvernement libanais, a Loi d'amnistie générale n°84/91
proclame une amnistie générale pour les crimes commis avant le 28 mars
1991. Elle s’applique aux crimes perpétrés par toutes les milices et
tous les groupes armés pendant la guerre civile. Ce texte devait
permettre de « tourner une nouvelle page » dans l’histoire
politique du Liban. Toutefois, certains crimes sont exclus de
l'amnistie générale, l'exception la plus importante figurant à
l'article 3 de la Loi, qui dispose que l'amnistie ne s'applique pas à
« l'assassinat ou la tentative d'assassinat de personnalités
religieuses ou politiques et de diplomates arabes ou étrangers ».
La population libanaise
apparaît divisée au sujet de cette loi : certains estiment, comme le
gouvernement, qu’elle favorise la paix et la réconciliation, tandis
que d’autres pensent qu’elle procure l’impunité aux responsables
d’atteintes aux droits humains perpétrées dans le passé, et empêche
l’émergence de la vérité. Amnesty International s’est à maintes
reprises déclarée préoccupée par ce texte. Voici un extrait de son
rapport intitulé Liban. La situation des droits de l’homme
(Index AI : MDE 18/019/97) :
« L'Organisation
estime que, d'une manière générale, des investigations approfondies
doivent être menées sur les accusations de violations des droits
fondamentaux. Celles-ci doivent avoir pour objectif de déterminer les
responsabilités individuelle et collective et de révéler toute la
vérité à la victime et à ses proches ainsi qu'à la société. Les
enquêtes doivent être confiées à des organismes impartiaux qui doivent
disposer de l'autorité et des ressources nécessaires pour mener à bien
leur mission. Les conclusions des enquêtes doivent être rendues
publiques. Amnesty International pense que le Liban ne connaîtra une
paix véritable et durable et que les droits de l'homme ne seront
protégés que si le pays affronte son passé par une procédure
permettant d'enquêter sur la période de guerre et d'établir la vérité
sur les atteintes aux droits de l'homme perpétrées dans le cadre du
conflit. »
Amnesty International est
non seulement préoccupée par le fait que cette loi assure l’impunité
aux auteurs de violations des droits humains, mais également par les
exemptions prévues dans ses dispositions, qui lui donnent un caractère
sélectif et discriminatoire. En effet, le fait que certains crimes,
comme l’assassinat de personnalités religieuses ou politiques, sont
exclus de l’amnistie générale s’est traduit par une discrimination
entre les victimes de violations des droits humains perpétrées pendant
la guerre, en fonction de leur statut ; autrement dit, seules les
violations commises contre des responsables religieux ou politiques
feront l’objet de poursuites. De plus, en vertu de ce texte, les
personnes ayant commis des crimes normalement couverts par l’amnistie
après la date de sa promulgation devront répondre non seulement de ces
crimes, mais également de toutes les infractions qu’ils ont pu
perpétrer pendant la guerre. Cette façon de définir des exceptions
apparaît quelque peu inéquitable et entrave les tentatives visant à
résoudre la question des multiples atteintes aux droits humains
commises pendant la guerre, ou à traduire en justice tous les auteurs
présumés de telles atteintes de manière équitable et juste.
Les procès de Samir
Geagea et de sympathisants des FL illustrent bien le caractère
sélectif de la Loi d’amnistie. Ainsi, tout en affirmant qu’il est
compétent pour juger des crimes comme l’assassinat de personnalités
politiques et religieuses, le Conseil de justice ne s’est pas
réellement employé à traiter de telles affaires, hormis dans le cas
des crimes imputés à Samir Geagea. On peut donc se demander si les
procédures de cette instance sont réellement impartiales et équitables
dans le cadre d’affaires d’assassinats à caractère politique commis
pendant la guerre. En effet, les affaires renvoyées devant le Conseil
de justice le sont uniquement sur décision du Conseil des ministres
et, dans le cadre de cette affaire, il est possible que les décisions
de cet organe aient été motivées par des considérations d’ordre
politique. Bien que l’affaire Dany Chamoun ait initialement été
renvoyée devant le Conseil de justice le 30 octobre 1990, soit peu de
temps après l’assassinat, ce n’est qu’en 1994 que celui-ci a ouvert
une enquête et engagé des poursuites contre Samir Geagea, au moment où
il a été arrêté, comme de très nombreux membres des FL, pour
l’attentat de l’église, à une époque où les relations entre les FL et
le gouvernement s’étaient fortement détériorées.
Amnesty International ignore les raisons précises pour lesquelles le
Conseil de justice n’a pas entamé de procédures dans le cadre des
affaires qui lui ont été soumises par le gouvernement, même après que
la situation se fut progressivement stabilisée sur les plans
sécuritaire et politique en 1992.
L’arrestation de Samir Geagea et de Jirjis al Khoury
Le 21 avril 1994, Samir
Geagea a été appréhendé, comme de très nombreux membres des FL arrêtés
en mars et avril de la même année. Ces vagues d’arrestations faisaient
suite à l’attentat perpétré contre l’église Sayidat al Najat
(Notre Dame de la Délivrance) à Zouk Mikhaïl (Jounié), qui avait fait
dix morts et plusieurs blessés. Jirjis al Khoury s’est rendu aux
autorités le 15 mars 1994, une semaine après l’assaut lancé par les
services de renseignements de l’armée au domicile de ses proches, lors
duquel tous les membres de sa famille, y compris sa sœur de dix ans,
avaient été interpellés. Après leur remise en liberté, cependant, ces
derniers ont été la cible de nouvelles manœuvres d’intimidation et de
harcèlement entre 1994 et 2002. Pendant cette période, les forces de
sécurité, notamment les services de renseignements de l’armée, ont
fait de multiples incursions chez eux, et auraient saisi certains de
leurs effets personnels, en particulier des objets de valeur et des
livres. Lors de son arrestation, Jirjis al Khoury a été menotté et a
eu les yeux bandés avant d’être conduit au CDMD, où il a été maintenu
au secret pendant environ six semaines.
Samir Geagea, médecin,
est né en 1952 à Beyrouth, dans le district d’Ayn al Rummanah. En
1986, il est devenu le chef des FL, la principale milice chrétienne
opérant pendant la guerre civile du Liban. Jirjis al Khoury,
informaticien, est né en 1968 à Tyr, dans le sud du Liban. Amnesty
International ne détient pas d’informations précises quant à la
fonction qu’il occupait au sein des FL au moment de son arrestation,
mais il semble qu’il faisait partie du département de la sécurité de
cette organisation. Avant d’intégrer les FL, il appartenait au bureau
des étudiants du parti Kataëb (Phalanges).
La
détention provisoire et les actes de torture au CDMD
Samir Geagea et Jirjis al
Khoury ont été victimes de graves violations lorsqu’ils se trouvaient
en détention provisoire dans les locaux du ministère de la Défense. En
outre, de graves irrégularités ont entaché la procédure précédant leur
jugement : les deux hommes ont été arrêtés sans mandat puis maintenus
en détention au secret et privés de tout contact avec un avocat ou
avec leurs proches. De plus, ils n’ont pas été présentés devant une
instance judiciaire dans des délais raisonnables, afin que celle-ci
examine la légalité de leur détention. À la connaissance d’Amnesty
International, les deux hommes n’ont jamais eu la possibilité de
présenter une requête en habeas corpus (procédure permettant la
comparution immédiate d’un détenu devant une autorité judiciaire, afin
de contester la légalité de la détention, et de permettre ainsi une
éventuelle remise en liberté) pendant la période où ils étaient
détenus de manière illégale.
Samir Geagea et Jirjis al
Khoury n’ont pas été autorisés à faire appel à leurs avocats pendant
les interrogatoires auxquels ils ont été soumis au CDMD. Par la suite,
les avocats ont pu s’entretenir avec leurs clients lors de séances
brèves et avec une périodicité qui ne leur a pas permis d'assurer
correctement leur défense. Les accusés n’ont pas eu librement accès
aux pièces de leur dossier et leurs avocats n’ont pas pu communiquer
avec eux pendant les débats. Ces irrégularités ont conduit les avocats
chargés de la défense de Jirjis al Khoury à réclamer l'annulation des
premiers interrogatoires, en faisant valoir que la plupart d'entre eux
n'avaient pas été effectués par des officiers de police judiciaire
dûment habilités, contrairement aux dispositions du Code de procédure
pénale.
Lorsqu’il était maintenu
au secret, Jirjis al Khoury n’a pas été informé des charges retenues
contre lui et n’en a eu connaissance qu’après sa mise en accusation.
Il a été interrogé en qualité de témoin et incité à penser qu'il était
considéré comme tel alors qu'il était déjà un suspect pour
l'accusation. Puis, après cette période de détention au secret, Jirjis
al Khoury n’a été autorisé à consulter son avocat que trois fois en
près d’un an ; ces séances ont été brèves et ne se sont pas déroulées
librement. Enfin, contrairement à la législation libanaise, il n’a pas
été informé des droits dont il pouvait se prévaloir durant la période
précédant son procès.
Jirjis al Khoury a
indiqué au tribunal qu’il avait été torturé lorsqu’il était détenu au
secret, affirmant que les « aveux » qu’il avait faits – et sur
lesquels il est revenu par la suite – lui avaient été arrachés sous la
torture. Des membres des services de renseignements de l’armée lui
auraient infligé de multiples sévices : ils l’auraient notamment
soumis au supplice de la balançoire (ou balanco : la
victime est suspendue à une barre passée entre ses mains,
préalablement liées derrière les jambes), à des décharges électriques
et à des privations répétées de sommeil et de nourriture sur une
période de plus de quarante jours, l’auraient forcé à boire de l’eau
sale, lui auraient écrasé les orteils et arraché les cheveux, et
auraient menacé de tuer des membres de sa famille. Jirjis al Khoury a
indiqué qu’après avoir subi ces tortures, il avait été incapable de se
tenir debout pendant environ un mois ; elles lui auraient également
causé des saignements, en particulier à la bouche, et des
hallucinations. Cet homme aurait été si violemment torturé qu’il en a
oublié jusqu’à son nom. Jirjis al Khoury affirme qu’il a été battu
sous les yeux de juges et du procureur général et qu’on l’a contraint
à choisir entre avouer sa responsabilité directe dans l’attentat et
avouer qu’il y avait participé. Il a déclaré au tribunal qu’il avait
fini par signer les documents qui lui étaient présentés parce qu’il ne
pouvait plus supporter les effets de la torture, qui étaient exacerbés
par une douleur au dos des suites d’une intervention subie en 1987.
Amnesty International a
recueilli de nombreuses informations faisant état de torture au CDMD.
Fawzi Al Rasi, qui faisait partie des personnes arrêtées à la suite de
l’attentat en 1994, est mort en détention. Il aurait succombé à ses
blessures après avoir été torturé au CDMD. Il a été admis à l’hôpital
le 22 avril 1994 et est mort dans le service de soins intensifs. Au
moment où Samir Geagea et Jirjis al Khoury ont été arrêtés et placés
au secret dans ce centre, il s’agissait d’un lieu de détention
illégal, car ses méthodes étaient contraires au droit libanais et aux
normes internationales. Bien qu’il soit devenu légal en janvier 1995,
ce centre de détention continue de suivre des procédures qui échappent
aux règlements de
l’administration pénitentiaire du Liban.
Le CDMD est l’un des huit
centres de détention « privés » du pays qui avaient été autorisés par
le gouvernement dans le début des années 1990, à la suite d’un décret
pris par le Conseil des ministres. Ces centres dépendent du ministère
de la Défense et seraient administrés par les services de sécurité,
notamment les services de renseignements de l’armée. Le CDMD est une
prison de haute sécurité qui, depuis des années, sert de centre de
détention de transit où les détenus sont retenus pendant des semaines,
voire des mois, avant d’être transférés dans des prisons ordinaires,
du moins pour la plupart d’entre eux. Il arrive que des prisonniers
politiques soient ramenés au CDMD, où ils risquent de subir de
nouvelles atteintes à leurs droits. L’accès à ce centre reste interdit
au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et,
vraisemblablement, aux inspecteurs des prisons mandatés par le
ministère de l’Intérieur.
La réputation du CDMD est
telle que, en apprenant qu’il allait y être transféré, en 2000, un
détenu a déclaré qu’il était « terrorisé et […] priai[t]
Dieu de [le] faire mourir avant [son] arrivée pour
qu'ils ne [le] touchent pas. »
Un autre ancien détenu qui faisait partie des FL et qui a été maintenu
plusieurs années au CDMD sans jugement a déclaré à Amnesty
International :
« Il y avait la
torture à l’électricité et le supplice du
balanco, et les “aveux” arrachés sous la contrainte. Les cellules
étaient dépourvues de fenêtres ou ne laissaient pas entrer la lumière
du jour. C’était comme être dans un tombeau : on était enfermé dans le
même endroit pendant de longues périodes et on subissait des mauvais
traitements, on n’avait le droit d’aller aux toilettes qu’une fois
dans la journée, avec les yeux bandés et les menottes aux poignets (la
nuit, ils nous donnaient des récipients dans lesquels on pouvait se
soulager). Parfois, les onze cellules du centre étaient pleines, si
bien qu’ils laissaient des gens dans les couloirs avec les menottes et
les yeux bandés. Certains détenus restés longuement à l’isolement
cellulaire en sous-sol étaient atteints physiquement et mentalement.
Ils étaient faibles et souffraient de douleurs articulaires. »
Grâce aux témoignages
d’anciens détenus recueillis ces dernières années, Amnesty
International a pu dresser une liste – non exhaustive – des méthodes
de torture employées au CDMD, où les détenus peuvent :
·
être maintenus au secret dans
des cellules souterraines d’environ trois mètres sur deux sans
possibilité de prendre l’air ni de voir la lumière du jour ;
·
être forcés de se déshabiller
complètement ;
·
avoir les yeux bandés, les
menottes aux poignets et les mains attachées dans le dos ;
·
être interrogés pendant
plusieurs heures d’affilée, généralement en pleine nuit ;
·
recevoir des coups sur
diverses parties du corps ;
·
avoir les orteils écrasés ;
·
avoir les cheveux arrachés ;
·
être exposés aux hurlements
d’autres détenus que l’on torture ;
·
être torturés
psychologiquement par des hommes menaçant d’agresser et de violer les
femmes de leur famille ;
·
être contraints de garder une
position pendant de longues périodes ;
·
recevoir des décharges
électriques ;
·
subir le supplice du
balanco (voir plus haut) ;
·
voir leurs convictions
religieuses dénigrées ;
·
être privés de leur droit de
prier ou d’être en contact avec des religieux ;
·
être suspendus pendant de
longues périodes dans des positions contorsionnées et battus dans le
même temps sur les pieds à coups de bâtons et de câbles ;
·
être privés de sommeil, de
nourriture et d’eau pendant de longues périodes ;
·
être contraints à n’utiliser
les toilettes qu’une fois dans la journée et à se soulager dans un
récipient prévu à cet effet pendant la nuit.
Les procès
devant le Conseil de justice
Le 13 juin 1994, à la
suite de l’attentat de l’église, 22 personnes, dont Samir Geagea et
Jirjis al Khoury, ont été inculpées. Par la suite, le magistrat chargé
de l’affaire a abandonné les charges retenues contre la plupart
d’entre elles. Samir Geagea et Jirjis al Khoury ont notamment été
inculpés d’« actes
visant à modifier la Constitution par des moyens illégaux »,
d’« homicides »
et de tentatives « visant à abolir le rôle légitime de
l’armée », des infractions prévues par le Code pénal et par
la Loi du 11 janvier 1958, relative au terrorisme. Huit des accusés,
parmi lesquels Samir Geagea et Jirjis al Khoury, ont été traduits
devant le Conseil de justice (cinq ont été jugés par contumace). Samir
Geagea, acquitté en juillet 1996 de l'attentat à l'explosif, a
toutefois été condamné à dix ans d'emprisonnement pour avoir « maintenu
une milice sous couvert d'un parti politique et fait du trafic d'armes
et d'explosifs ». Jirjis al Khoury a quant à lui été condamné à la
réclusion à perpétuité assortie de travaux forcés.
Entre 1995 et 1999, le
Conseil de justice a prononcé de multiples condamnations à mort
commuées en réclusion à perpétuité contre Samir Geagea, pour
l’assassinat de Dany Chamoun et des membres de sa famille, en octobre
1990, et pour d’autres faits survenus pendant la guerre civile, à
savoir l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rachid Karami, en
1987, et la tentative d’assassinat de l’ancien ministre Michel al
Murr, en 1991. Un tribunal pénal a également condamné Samir Geagea à
la réclusion à perpétuité pour l’assassinat d’un ancien cadre des FL,
Elias al Zayek, tué en 1990.
Le Conseil de justice est
un tribunal d'exception devant lequel les affaires sont renvoyées sur
décision du Conseil des ministres, à l’instigation du ministre de la
Justice, plutôt qu'à l'issue d'une procédure judiciaire normale. Il
est notamment compétent pour se prononcer sur les affaires
d'assassinat ou de tentative d'assassinat de personnalités politiques
et religieuses et de diplomates, ainsi que sur les affaires de
violence politique en général et de « terrorisme ». Ses décisions, y
compris les condamnations à mort, ne sont soumises à aucun réexamen
d'une quelconque autorité judiciaire. Amnesty International s’est
déclarée préoccupée par les procédures appliquées par cette
juridiction, car elles ne sont pas conformes aux normes
internationales d'équité énoncées à l'article 14 du Pacte
international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP). Le
Comité des droits de l’homme des Nations unies, qui est chargé de
veiller au respect du PIDCP par les États, a notamment fait observer
que « le fait que les décisions du Conseil de justice ne soient pas
susceptibles d'appel [était] contraire au paragraphe 5 de
l'article 14 du Pacte. »
Autre sujet de préoccupation pour Amnesty
International : il arrive couramment que les accusés soient longuement
privés de liberté, parfois pendant des années, avant l’ouverture de
leur procès devant le Conseil de justice.
Amnesty International
estime que les procédures se déroulant devant le Conseil de justice
sont contraires aux normes internationales d’équité des procès parce
que ses décisions ne sont pas susceptibles d’appel. D’autre part, le
choix des affaires renvoyées devant cette instance se fait de manière
sélective, et les poursuites, à défaut d’être juridiquement fondées,
sont susceptibles d’être engagées en fonction de considérations
d’ordre politique. L’article 26 du PIDCP dispose : « Toutes les
personnes sont égales devant la loi et ont droit sans discrimination à
une égale protection de la loi. A cet égard, la loi doit interdire
toute discrimination et garantir à toutes les personnes une protection
égale et efficace contre toute discrimination, notamment de race, de
couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique et de
toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de
naissance ou de toute autre situation. » En outre, en vertu du
principe 5 des Principes fondamentaux relatifs à l'indépendance de la
magistrature : « Chacun a le droit d'être jugé par les juridictions
ordinaires selon les procédures légales établies. Il n'est pas créé de
juridictions n'employant pas les procédures dûment établies
conformément à la loi afin de priver les juridictions ordinaires de
leur compétence. »
La plupart des personnes
condamnées par le Conseil de justice ces dix dernières années étaient
affiliées à des groupes politiques opposés au gouvernement. Leur droit
à bénéficier d’un procès équitable a été fortement compromis par les
campagnes de diffamation dont elles ont fait l’objet après leur
arrestation, campagnes manifestement motivées par des considérations
politiques. Dans les deux cas évoqués dans le présent rapport, ainsi
que dans des affaires subséquemment renvoyées devant cette
juridiction, Amnesty International a observé que le droit des accusés
à la présomption d’innocence était systématiquement bafoué.
L’une des principales
failles du Conseil de justice est qu’il n’a pas une totale autorité
sur les procédures suivies dans le cadre d’une affaire dont il est
chargé, en particulier les procédures appliquées avant l’ouverture du
procès, ce qui est contraire au troisième des Principes fondamentaux
relatifs à l'indépendance de la magistrature : « Les magistrats
connaissent de toute affaire judiciaire et ont le pouvoir exclusif de
décider si une affaire dont ils sont saisis relève de leur compétence
telle qu'elle est définie par la loi. »
À la connaissance
d’Amnesty International, dans de multiples cas où des accusés ont
affirmé avoir été victimes de torture et de mauvais traitements en
détention provisoire, le Conseil de justice s’est abstenu de mener des
investigations. Ainsi, il n’a pas enquêté sur les allégations selon
lesquelles Jirjis al Khoury a été victime de graves sévices et
contraint d’« avouer » sous la torture et les mauvais traitements ;
cet homme avait pourtant précisé que, lorsqu’il était détenu au
secret, il avait été battu en séance d’interrogatoire sous les yeux du
procureur général de l’époque.
Le
maintien à l’isolement prolongé au CDMD
Plus de dix ans après
leur arrestation, Samir Geagea et Jirjis al Khoury sont toujours
détenus à l’isolement au CDMD, dans des cellules individuelles
souterraines. Il leur est interdit de communiquer avec d’autres
détenus, même à l’extérieur de leur cellule, ainsi que de lire les
journaux, d’écouter la radio ou de regarder la télévision, et toute
littérature à caractère politique leur est défendue. Les deux hommes
sont toutefois autorisés à recevoir la visite de leur famille certains
jours de la semaine, sous réserve d’approbation du ministère public.
Ces visites ne se déroulent pas librement : elles ont lieu en présence
d’agents des services de renseignements de l’armée, le détenu étant
séparé de ses proches par une vitre.
Coupés du monde
extérieur, ces deux prisonniers politiques ont, de toute évidence, été
atteints physiquement et mentalement. Samir Geagea a été examiné par
une équipe de médecins, qui ont rendu leurs conclusions publiques lors
d’une conférence de presse au siège du Syndicat général des médecins à
Beyrouth, le 16 septembre 2004. L’examen a révélé que Samir Geagea
souffrait d’ostéomalacie, une maladie osseuse qui touche rarement les
jeunes quinquagénaires comme Samir Geagea, et qui peut provoquer des
fractures spontanées. Les médecins ont procédé à des examens
complémentaires, mais n’ont pas été en mesure de déterminer avec
certitude ce qui avait déclenché cette pathologie chez Samir Geagea ;
ils ont donc conclu qu’elle était peut-être liée à un manque
d’exposition au soleil depuis plusieurs années. Le rapport médical
faisait par ailleurs état de tachycardie (accélération du rythme des
battements du cœur), une affection qui pourrait être le résultat de
« conditions stressantes aux plans physique et mental ». L’équipe
de médecins a souligné la nécessité de faire bénéficier Samir Geagea
des soins médicaux dont il avait besoin, conformément aux normes
internationales, et a conclu que, bien que son état général paraisse
bon, elle avait détecté chez lui des symptômes de troubles cardiaques
et osseux. Il est à noter, par ailleurs, que, ces dernières années,
Samir Geagea a eu un doigt paralysé et a souffert de douleurs
chroniques à l’épaule droite. Dix jours après la publication du
rapport médical, les autorités ont annoncé son transfert dans une
nouvelle cellule, où il bénéficierait de meilleures conditions de
détention.
Amnesty International ne
dispose pas d’informations précises concernant l’état de santé de
Jirjis al Khoury, car il ne lui a pas été permis de consulter des
médecins indépendants. Cependant, certaines sources indiquent qu’il
souffre de douleurs à la colonne vertébrale, au cou, à une jambe et au
ventre. Il semble que cet homme dorme sur un matelas à même le sol.
Selon les informations recueillies par Amnesty International, sa
famille a demandé qu’il soit autorisé à passer un examen médical
indépendant, mais les autorités s’y sont opposées. Jirjis al Khoury
peut voir ses proches le mardi et le jeudi, à l’exception des jours
fériés. Ceux-ci ont demandé qu’il puisse s’entretenir avec des
prêtres, bénéficier de soins médicaux et recevoir de la nourriture
préparée par sa famille, mais en vain.
Amnesty International
estime que le maintien à l’isolement prolongé constitue un traitement
cruel qui porte atteinte à la santé physique et mentale du détenu.
C’est particulièrement le cas pour Samir Geagea et Jirjis al Khoury,
qui sont détenus seuls dans des cellules isolées depuis plus de dix
ans, dans un établissement qui échappe
aux règlements classiques
de l’administration pénitentiaire libanaise et
dont l’accès reste interdit aux inspecteurs des prisons, notamment aux
représentants du CICR. En vertu du septième principe des Principes
fondamentaux relatifs au traitement des détenus (adoptés par
l'Assemblée générale des Nations unies dans sa résolution 45/111 du 14
décembre 1990) : « Des efforts tendant à l'abolition du régime
cellulaire ou à la restriction du recours à cette peine doivent être
entrepris et encouragés. » Par ailleurs, le Comité des droits de
l’homme a noté « que
l'emprisonnement cellulaire prolongé d'une personne détenue ou
incarcérée [pouvait] être assimilé aux actes prohibés par
l'article 7 »
du PIDCP, qui dispose : « Nul ne sera soumis à la torture ni à des
peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. »
Les
obligations incombant au Liban en vertu du droit relatif
aux droits humains
Samir Geagea et Jirjis al
Khoury n’ont pas bénéficié des garanties prévues pour les personnes en
détention provisoire, et cette absence de garanties s’est traduite par
des actes de torture et d’intimidation visant à obtenir des « aveux ».
L’une de ces garanties est le droit de tout détenu de comparaître dans
les meilleurs délais devant un juge ou une autre autorité habilitée à
exercer des fonctions judiciaires. Ainsi, l’article 9-3 du PIDCP,
auquel le Liban est partie depuis 1976, dispose : « Tout individu
arrêté ou détenu du chef d'une infraction pénale sera traduit dans le
plus court délai devant un juge ou une autre autorité habilitée par la
loi à exercer des fonctions judiciaires, et devra être jugé dans un
délai raisonnable ou libéré. » De même, le principe 37 de
l’Ensemble de principes relatifs à la détention dispose :
« Toute personne
détenue du chef d'une infraction pénale est, après son arrestation,
traduite dans les meilleurs délais devant une autorité judiciaire ou
autre, prévue par la loi. Cette autorité statue sans retard sur la
légalité et la nécessité de la détention. Nul ne peut être maintenu en
détention en attendant l'ouverture de l'instruction ou du procès si ce
n'est sur l'ordre écrit de ladite autorité. Toute personne détenue,
lorsqu'elle est traduite devant cette autorité, a le droit de faire
une déclaration concernant la façon dont elle a été traitée alors
qu'elle était en état d'arrestation. »
Les autorités libanaises
ont par ailleurs l’obligation d’enquêter sur toute allégation de
torture. Dans le cas de Jirjis al Khoury, elles ont refusé de mener
des investigations indépendantes sur les tortures dont il aurait été
victime, et ont estimé que le rapport médical réalisé à leur demande
constituait la preuve que cet homme n’avait pas été torturé. Or, le
rapporteur spécial des Nations unies sur la torture a indiqué que « [l]'absence
sur le corps de marques corroborant des allégations de torture ne
devrait pas être systématiquement considérée par les procureurs et
juges comme preuve de la fausseté desdites allégations »
et a demandé « à la magistrature d’être plus sensible aux autres
formes de torture, telles que l’intimidation et autres menaces ».
Par ailleurs, la Commission des droits de l’homme des Nations unies a
rappelé aux gouvernements que « les mesures d'intimidation ou les
pressions visées à l'article premier de la Convention contre la
torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou
dégradants, notamment les menaces graves et crédibles contre
l'intégrité physique de la victime ou d'une tierce personne, ainsi que
les menaces de mort, peuvent être assimilées à un traitement cruel,
inhumain ou dégradant ou à la torture ».
Amnesty International est préoccupée par le fait que le Conseil de
justice a retenu à titre de preuve les « aveux » de Jirjis al Khoury,
qui constituaient les principaux éléments à charge contre lui et
contre d’autres accusés lors de leur procès, alors que cet homme est
catégoriquement revenu sur ses déclarations, qu’il affirme avoir
faites sous la torture lorsqu’il était détenu au secret au CDMD. Il
s’agit là d’une violation de l’article 15 de la Convention contre la
torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou
dégradants (Convention contre la torture), qui dispose que les États
parties sont tenus de veiller « à ce que toute déclaration dont il
est établi qu'elle a été obtenue par la torture ne puisse être
invoquée comme un élément de preuve dans une procédure, si ce n'est
contre la personne accusée de torture pour établir qu'une déclaration
a été faite. »
Le rapporteur spécial sur
la torture a déclaré : « Les aveux obtenus d’une personne privée de
liberté, s’ils n’ont pas été faits en présence d’un juge ou d’un
avocat, ne devraient avoir force probante devant la cour qu’en tant
qu’élément de preuve à l’encontre des personnes accusées de les avoir
obtenus par des moyens illégaux. »
Il a par ailleurs recommandé : « Les procureurs et les juges ne
devraient pas exiger de preuve concluante de tortures physiques ou de
mauvais traitements (encore moins la condamnation finale d'un accusé)
avant de décider de ne pas retenir contre le détenu des aveux ou des
informations qui auraient ainsi été obtenus. En fait, c'est à l'État
qu'il devrait appartenir de démontrer qu'il n'y a pas eu coercition. »
De son côté, le Comité contre la torture a recommandé l’adoption de
mesures en vue d’« empêcher absolument que des éléments de preuve
obtenus directement ou indirectement par la torture ne soient soumis
aux juges qui statuent dans toute procédure judiciaire. »
Au CDMD ainsi que dans
d’autres prisons « privées » gérées par les forces de sécurité,
notamment les services de renseignements de l’armée, il arrive
couramment que les prisonniers politiques, généralement arrêtés sans
mandat, soient maintenus en détention au secret pendant plusieurs
mois, à l’insu de leurs proches ou de leurs avocats. Établie depuis
des années, cette pratique constitue non seulement une violation des
droits humains en soi, mais favorise également la perpétration
d’autres atteintes aux droits des détenus, en particulier les actes de
torture et autres formes de mauvais traitements, qui peuvent aboutir à
des troubles de la santé physique et mentale, voire à des morts en
détention. Il s’agit là d’infractions à la législation libanaise et
aux instruments du droit international relatif aux droits humains
auxquels le Liban est partie, notamment à la Convention contre la
torture. En vertu de l’article 10 de la Déclaration sur la protection
de toutes les personnes contre les disparitions forcées, adoptée par
l'Assemblée générale des Nations unies : « Toute personne privée de
liberté doit être gardée dans des lieux de détention officiellement
reconnus ». De la même façon, le Comité des droits de l’homme a
indiqué : « il faut faire en sorte que les prisonniers soient
détenus dans des lieux de détention officiellement reconnus comme
tels ».
De son côté, le rapporteur spécial sur la torture a déclaré : « les
législations devraient supprimer les lieux de détention secrets. Le
fait pour un fonctionnaire quelconque de retenir une personne dans un
lieu de détention secret et/ou illégal devrait être un délit passible
de sanctions. Toute déposition obtenue d’un détenu dans un lieu de
détention illégal et qui ne serait pas confirmée par le détenu lors de
son interrogatoire dans un lieu officiel devrait être déclarée
irrecevable par les tribunaux. »
Malgré les appels, lancés
notamment par des députés, en faveur de l’amélioration des conditions
de détention dans les centres de détention « privés » et de
l’alignement de ces conditions sur les règlements en vigueur dans les
prisons libanaises et sur les normes internationales, de nombreuses
violations des droits de personnes détenues au CDMD sont toujours
signalées, mais elles ne semblent pas donner lieu à des
investigations. Le fait que le CICR n’ait pas accès à ce centre de
détention est par ailleurs contraire au Décret n° 8800 pris le
4 octobre 2002 par le président Émile Lahoud, qui dispose : « Les
représentants du CICR sont autorisés à rendre visite à tous les
prisonniers qu’ils souhaiteront rencontrer, à s’entretenir avec eux
librement et sans surveillance pendant toute la durée de la visite,
dans un lieu qu’ils auront choisi à l’intérieur de la prison. Ils sont
autorisés à consigner l’identité des prisonniers auxquels ils rendent
visite » [traduction non officielle]. Le décret permet par
ailleurs aux membres du personnel médical du CICR de rendre visite à
tous les détenus qu’ils souhaitent rencontrer et de s’entretenir avec
eux sans surveillance. En dépit de ce décret, toutefois, le CICR se
voit toujours refuser l’accès au CDMD, du fait, manifestement, que les
services de renseignements de l’armée refusent de se conformer aux
dispositions de ce texte.
Conclusions et recommandations
Amnesty International
estime que la procédure dans le cadre de laquelle Samir Geagea et
Jirjis al Khoury ont été jugés n’a pas été conforme aux normes
internationales d’équité, et que leurs conditions de détention
s’apparentent à un traitement cruel, inhumain et dégradant.
L’organisation est également préoccupée par les informations selon
lesquelles de très nombreuses personnes détenues au CDMD, parmi
lesquelles Jirjis al Khoury, ont été victimes d’actes de torture et
d’autres formes de mauvais traitements. Elle déplore le fait que les
autorités libanaises n’aient pris aucune mesure pour répondre aux
multiples appels d’Amnesty International en faveur de Samir Geagea et
Jirjis al Khoury, afin que ces deux hommes bénéficient d’un procès
équitable, et que soient menées des investigations indépendantes sur
les pratiques qui auraient cours au CDMD lorsque les détenus sont
maintenus au secret, à savoir actes de torture et autres formes de
mauvais traitements et extraction d’« aveux » sous la torture et les
mauvais traitements. Amnesty International estime que toute
déclaration faite sans le libre consentement de l’intéressé ou sous la
torture doit être déclarée irrecevable par les tribunaux, à moins
qu’il ne s’agisse d’un élément de preuve contre des individus
soupçonnés d’actes de torture. Par conséquent, elle exhorte les
autorités libanaises à mettre en œuvre les recommandations suivantes :
·
Samir Geagea et Jirjis al
Khoury doivent être libérés, à moins qu’ils ne soient à nouveau jugés,
dans les meilleurs délais, par une juridiction pénale indépendante qui
connaît d’affaires de droit commun et applique les dispositions du
droit pénal, dans le cadre d’une procédure conforme aux normes
internationales d’équité, qui prévoient notamment que tout accusé a le
droit :
—
de disposer du temps et des
facilités nécessaires à la préparation de sa défense et de communiquer
avec le conseil de son choix, en privé et sans entrave ;
—
d’être jugé sans retard
excessif ;
—
d’interroger ou de faire
interroger les témoins à charge et d’obtenir la comparution et
l'interrogatoire des témoins à décharge dans les mêmes conditions que
les témoins à charge ;
—
de ne pas être forcé de
témoigner contre lui-même ou de s'avouer coupable ;
—
de voir toute déclaration
obtenue par la torture ou par tout autre traitement ou peine cruel,
inhumain ou dégradant déclarée irrecevable par les tribunaux ;
—
et de former un recours contre
la décision rendue en première instance ou de demander que celle-ci
soit soumise au réexamen d'une autorité judiciaire supérieure
indépendante du gouvernement.
·
Les autorités doivent
diligenter des investigations indépendantes, détaillées et impartiales
sur les procédures dans le cadre desquelles Samir Geagea et Jirjis al
Khoury ont été jugés, sur les allégations de torture et autres formes
de mauvais traitements, et sur leur maintien à l’isolement prolongé
dans des conditions cruelles, inhumaines et dégradantes.
·
Les autorités libanaises
doivent par ailleurs réformer le système judiciaire du pays, en
abolissant les tribunaux dont les décisions sont sans appel ainsi que
la peine capitale. Elles doivent veiller à ce que tout détenu soit
jugé par un tribunal compétent et impartial établi par la loi, sans
interférence de quelque nature que ce soit – en particulier
politique –, et faire en sorte que les juges aient le pouvoir exclusif
de se prononcer sur toute question d’ordre judiciaire.
·
Les autorités doivent mettre
en œuvre tous les instruments internationaux applicables, comme le
PIDCP, la Convention contre la torture, l’Ensemble de principes pour
la protection de toutes les personnes soumises à une forme quelconque
de détention ou d'emprisonnement, et l’Ensemble de règles minima pour
le traitement des détenus.
·
Les pouvoirs publics doivent
faire respecter le Décret n° 8800 et veiller à ce que les
représentants du CICR soient immédiatement autorisés à se rendre
librement dans toutes les prisons libanaises, y compris le CDMD et
tous les autres centres de détention « privés ». Ces établissements
doivent faire l’objet d’inspections indépendantes menées par des
organismes indépendants des autorités qui les gèrent.
·
Les autorités doivent
améliorer les conditions de détention prévalant au CDMD, notamment en
les alignant sur les normes internationales applicables en la matière.
Toutes les prisons « privées », y compris le CDMD, doivent être
soumises aux
règlements de l’administration pénitentiaire du
Liban et appliquer des procédures conformes aux normes internationales
reconnues dans le domaine du traitement des détenus.
·
Les pouvoirs publics doivent
prendre des mesures immédiates afin que les détenus soient bien
traités et ne soient pas soumis à la torture ou à toute autre forme de
traitement cruel, inhumain et dégradant. Elles doivent cesser de
maintenir des personnes en détention au secret, de les enfermer dans
des cellules obscures ou de leur faire subir toute autre forme de
traitement ou de sanction portant atteinte à leur santé mentale ou
physique.
La version originale en langue anglaise de ce
document a été publiée par Amnesty International, Secrétariat
international, Peter Benenson House, 1 Easton Street, Londres WC1X
0DW, Royaume-Uni, sous le titre
LEBANON. Samir Gea’gea’
and Jirjis al-Khouri: Torture and unfair trial.
La version française a été traduite et diffusée aux
sections francophones et au Secrétariat international par LES
ÉDITIONS FRANCOPHONES D'AMNESTY INTERNATIONAL - ÉFAI - novembre
2004.
Vous pouvez consulter le site Internet des ÉFAI à
l'adresse suivante :
http://www.efai.org
Pour toute information complémentaire, veuillez vous
adresser à :
|