Les Racines Du
Nationalisme Libanais
Jawad Boulos
J’ai à
vous parler, ce soir, des racines du nationalisme libanais,
ou, plus exactement, des fondements réels de
la nation libanaise.
Outre sa
complexité, ce sujet recèle des points délicats qui, faute d’être
objectivement traits, laissent subsister dans le pays un vague
malaise. Aussi, dans notre présente causerie, apporterons-nous à
l’examen sommaire de cette question une objectivité scientifique
rigoureuse.
Pour mieux
comprendre la question qui nous occupe, il convient, tout d’abord, de
définir le mot nationalisme. En second lieu, pour savoir si la nation
libanaise existe réellement, il importe, au préalable, de définir la
nation en général, dans le sens moderne de ce terme. En troisième
lieu, nous montrerons que la société libanaise actuelle constitue
effectivement une nation moderne. Enfin, nous verrons que la nation
libanaise actuelle n’est pas une création artificielle ni récente, et
que ses racines ou origines historiques plongent dans le fonds d’un
très vieux passé.
І-
LE NATIONALISME
Le terme
de nationalisme comporte deux sens bien distincts, l’un dynamique et
agressif, l’autre, statique et pacifique.
a-
Envisagé sous son aspect dynamique et agressif, le
nationalisme se définit une
Doctrine,
un mouvement politique qui revendique, pour la nation, le droit de
pratiquer une politique dictée par la seule considération de sa
grandeur et de sa puissance”.
Ce
nationalisme dynamique s’apparente de très près à l’impérialisme, qui
se définit par “la politique d’un Etat visant à réduire d’autres
Etats sous sa dépendance politique ou économique”. L’impérialisme,
“volonté d’accroissement”, procède d’une volonté de puissance, de
domination et d’expansion dans tous les domaines: politique,
économique, culturel, démographique, etc. Beaucoup de doctrines ou
d’idéologies politiques, scientifiques, philosophiques, économiques,
radiales, culturelles, etc., sont un masque du nationalisme
impérialiste.
On conçoit
fort bien que le nationalisme dynamique ou impérialiste n’est pas
l’objectif de la société libanaise, dont l’expansion économique,
démographique et culturelle est foncièrement pacifique.
b-
Sous son aspect statique, le nationalisme se définit
une “doctrine, un mouvement politique
qui revendique,pour un groupe d’hommes, le droit de former une nation
plus ou moins autonome”.Ce
nationalisme statique et pacifique est celui du Liban et de la plupart
des pays du monde.
II - LA NATION
MODERNE ET SES ELEMENTS CONSTITUTIFS
Les formes
des sociétés humaines sont tellement varies, qu’il est difficile de
donner du mot “nation” une définition logique et satisfaisante, qui
puisse s’appliquer indifféremment à tous les groupes sociaux.
Présentant des aspects très divers, les nations ont des modes de
définition très différentes. ”Le fait essential qui les constitue,
leur principe d’existence, le lien interne qui enchaîne entre eux les
individus d’un people, et les générations entre elles, n’est pas, dans
les diverses nations, de la même nature.Tantôt la race, tantôt la
langue, tantôt le territoire, tantôt les souvenirs, tantôt les
intérêts instituent diversement l’unité nationale d’une agglomération
humaine organisée” (P.Valéry).
En
d’autres termes, la nation est un fait géographique, sociologique,
politique et historique, dont les éléments constitutifs essentiels
varient suivant les pays et les époques.
Il est
incontestable que les notions de race, de langue, de religion, de
territoire, etc., ensemble ou séparément, ont aidé beaucoup de groupes
humains à se constituer à l’état de nation. ”Mais il est des nations
composées de races différentes, où l’on parle plusieurs langues, où
l’on pratique plusieurs religions; des peuples…parlent la même langue
et n’appartiennent pas à la même nation, comme les Anglais du Nord,
les habitants de l’Espagne et des république de l’Amérique du Sud, de
la France et de la Belgique orientale, de l’Allemagne et de la Suisse
orientale. Certaines nations sont composées de races essentiellement
distinctes: par exemple la Russie, les Etats-unis…Enfin, on voit les
cultes les plus divers pratiqués côte dans le sein d’une même nation”.
(Charnay).
En résumé,
la nation, c’est un groupe d’hommes unis par une communauté de
territoire; elle suppose un passé et se résume, dans le présent, par
l’intérêt et la volonté de vivre en commun.
“Déblayons
le terrain en éliminant tout ce qui ne constitue pas la nation. Il est
clair que le cadre géographique, par exemple, facilite ou défavorise
les unions nationales, mais ne les définit pas; que l’histoire
elle-même les prépare, mais ne les détermine pas forcément… L’idée de
race…(a un) caractère profondément illusoire…Il n’y a, dans l’appel à
la race, qu’une vue de l’esprit, …que la science a depuis longtemps
rejetée…La religion, par exemple, a puissamment contribué à cimenter
les volontés (chez certains peuples), à raider la résistance…et à
maintenir la conscience nationale (chez d’autres peuples);…elle n’a,
par contre, dans d’autres pays où elle ne s’opposait pas à celle de
ses voisins, joué aucun rôle comparable. La communauté d’intérêts est
un ferment d’union incontestable; …mais si elle rapproche les homes et
renforce leurs liens, elle ne peut aller jusqu’à inspirer un sentiment
collectif; elle détermine des régions économiques, non des nations…Il
reste le caractère extérieur le plus frappant: la langue…On ne saurait
douter que la langue soit souvent un signe véridique recouvrant une
indéniable réalité; c’est une communauté très forte que celle de
l’idiome, et la langue, … c’est un mécanisme mental particulier.Parler
la même langue, c’est, en une large mesure, penser de la même façon…
Mais l’argument linguistique … n’est pas non plus décisive
… Que
d’exemples de nations polyglottes solidement unies, comme la Suisse,
la Belgique, le Canada” (І).
L’histoire, c’est-à-dire la réunion de peuples disparates, pendant des
temps plus ou moins longs, sous l’autorité d’un pouvoir politique
commun, a souvent transformé leur masse hétérogène en une communauté
cohérente et nationale. C’est d’une longue union historique et
politique que sont nées les grandes nations modernes.
Mais les
unions historiques et politiques n’ont pas toujours engendré des
unités organiques et viables. Des groupes sociaux différents, réunis
ensemble par la force, sont toujours restés distincts lorsque
l’intérêt et la volonté de vivre ensemble n’ont pas succédé à l’unité
impose par la contrainte. Ainsi en fut-il de la plupart des Etats
composés ou empires, forgés au bénéfice d’une race, d’une classe,
d’une dynastie, d’une religion ou d’une nation privilégiées. Lorsque
l’Empire ottoman disparut en
Ι9Ι8,
le Truc, le Grec, l’Arménien, l’Irakien, le Syrien, le Libanais,
l’Egyptien, l’Arabe, etc., qui coexistaient à l’intérieur de cet
Empire sous l’autorité d’un même pouvoir central et des mêmes lois,
étaient aussi distincts les uns des autres qu’au jour de la conquête,
quatre siècle auparavant, et s’empressèrent, chacun de son côté,
d’édifier des Etats nationaux plus ou moins indépendants.
La nation
est donc un fait social et historique, une création de l’histoire et
de la géographie. C’est la résultante actuelle d’une série de faits,
dus surtout au besoin de coopération et de solidarité qui s’impose aux
homes dans la lutte pour l’existence, dans le cadre géographique d’un
pays défini. La parenté ethnique, la communauté de langue, de
religion, etc., contribuent à faire naître la volonté de vie commune;
suivant les temps et les lieux, un ou plusieurs de ces éléments
peuvent être prépondérants ou faire défaut, sans que l’unité nationale
en soit affectée. L’histoire nous montre que”le préjugé qui enchaîne
race, langue, culture et peuple”mène facilement à l’impérialisme et à
son corollaire, le racisme, idéologie qui considère les nations
étrangères et les minoritiés ethniques, linguistiques ou religieuses,
comme des groupements inférieurs, qu’il faudrait assujettir, dominer
et exploiter, ou expulser.
En
conclusion, le territoire, la race, la langue, la religion, les
intérêts, l’histoire, les souvenirs, etc., ”tous ces éléments, on le
voit, peuvent jouer, à des degrés variables, leur rôle dans la
formation d’une nation; aucun ne constitue un signe certain, un
argument inattaquable. En fait, la seule notion qui reste Claire, dans
la définition de la conscience nationale, est celle de solidarité
voulue… C’est la volonté humaine qui donne à la nation tout son sens”
(P. Henry).
L’essentiel, pour une nation, vieille ou jeune, est que le
vouloir-vivre collectif soit actuel. Les querelles du passé ne sont
pas un obstacle à la vie en commun, pour peu qu’on veuille bien les
oublier. Elles servent même parfois à activer un amalgame amorcé,
comme le feu fait fusionner les métaux. Tel fut le cas des Etats-Unis
d’Amérique après la sanglante guerre de Sécession (І86І-І865).
”L’essence d’une nation, dit Renan, est que tous les individus
aient…oublié bien des choses”.
On peut
donc définir la nation moderne: un groupement humain appartenant à une
région géographique définie et dont les membres sont unis entre eux
par l’intérêt et la volonté de vivre ensemble et de coopérer dans la
lutte pour l’existence. Une communauté d’intérêts, dans le cadre d’une
communauté géographique, est le facteur essential de la formation et
de la viabilité de la nation. Les individus “s’associent, précisément…
sous l’impulsion des bienfaits de l’entr’aide, de l’accroissement de
vie qui en résulte pour eux” (H. Berr).
III - LA NATION
LIBANAISE
A.
Création de la
geographie et de l’histoire
Comme
toutes les nations du monde, la nation libanaise est une création de
la géographie et de l’histoire. C’est un groupement d’hommes associés,
unis ensemble par la volonté de vivre en commun, dans le cadre du
territoire libanais.
Nous
savons, par ailleurs, que les conditions physiques d’un pays (nature
du sol, relief, climat, situation géographique) impriment aux
habitants de ce pays des caractères généraux qui les apparentent plus
ou moins les uns aux autres et les distinguent des habitants des pays
voisins ou éloignés.
D’autre
part, la vocation distinctive de chaque nation “dépend de la manière
dont elle pourvoit à sa subsistence” .
“La plus
haute montagne du Levant, écrit de Planhol, dépassant 3000 mètres, la
plus favorisée par les conditions hydrologiques, … jouissait par
ailleurs d’un contact direct avec la , Méditérranée, dominant de ses
pentes abruptes les anses et ports du littoral… Ce double caractère de
haute montagne vouée à l’indépendance et de montagne maritime ouverte
aux influences extérieures explique que le Liban ait été le support
d’une construction politique qui est parmi les plus vigoureuses et les
plus originales du Proche-Orient” (r)
Individualité géographique incontestable, qui se distingue des régions
limitrophes par le relief et le climat, le pays libanais est une
montagne ouverte sur la mer. Il est constitué par de hautes terres, à
l’Est, et une côte maritime, à l’Ouest, et se trouve placé au point
d’intersection des trios continents du vieux monde. Citadelle du pays,
la montagne est génératrice de liberté et d’indépendance; quant à la
mer, grande voie de passage, elle développe, sur côtes, une société
orientée vers les échanges économiques et culturels avec le monde
extérieur.
C’est à
ces diverses conditions physiques, et non à des facteurs ethniques ou
confessionnels, que le Liban doit son individualité collective et sa
vocation particulière, qui l’ont constamment distingué des pays
voisins, dans le passé comme de nos jours. Il convient de signaler
que, suivant les époques et les circonstances extérieures, c’est
tantôt la côte et ses ports (activé maritime) et tantôt la Montagne et
ses bourgs (activité rurale), qui ont la prépondérance.
“Les
traits physiques du Liban, observe A .Toynbee, sont à la base de ses
fortunes humains…Le Liban est une expression de l’histoire… C’est ce
qu’en ont fait, au cours des siècles, les êtres humains qui s’y sont
installés… L’histoire humaine du Liban a constitué une unité sociale
et culturelle depuis les origines de la civilisation jusqu’à l’époque
actuelle…Les Phéniciens antiques et les Libanais modernes possèdent en
commun des habitudes et des capacités assez importantes. Tous les deux
ont profité d’un abri naturel – la mer pour les uns, la montagne pour
les autres – pour se dévouer aux affaires commerciales; tous les deux
ont créé un empire économique en Occident; tous les deux ont planté
des colonies de commerçants dans Presque toute l’étendue du monde
occidental de leur époque… L’histoire du Liban, c’est l’histoire et
des montagnards et des marins.
“Ainsi, je
conclus qu’en insistant sur l’unité de l’histoire phénicienne et
libanaise, on reste fidèle à la vérité historique dans ses grandes
lignes…A Presque toutes les époques de l’histoire, le commerce
libanais à l’Ouest s’est étendu jusqu’au détroit de Gibraltar et même
au-delà, sur les côtes de l’océan Atlantique. Mais, en général,
l’empire économique de l’immense mer sèche des steppes (à l’Est) s’est
trouvé dans les mains des habitants de la côte désertique de l’isthme
Syrien” (І).
Dès l’aube
de l’histoire, et tout au long de leur évolution successive au cours
des millénaires passés, les habitants du Liban (Cananéens, Phéniciens,
Pré Libanais, Libanais) se sont constamment distingués par une
individualité collective vigoureuse, par des caractères psychologiques
particuliers et par une vocation commerciale, maritime et culturelle,
traits qui continuent à marquer les Libanais de nos jours et à les
distinguer des habitants des pays voisins.
Comme tous
les pays du globe, le pays libanais a connu, au cours de sa longue
histoire, des périodes de décadence, de morcellement et d’éclipse
Presque totale, qui duraient parfois des siècles et pendant lesquelles
les habitants enduraient la ruine, la misère et la servitude. Mais dès
que les circonstances contraignantes disparaissaient, les Libanais des
temps anciens, comme ceux de nos jours, émergeaient de nouveau, avec
leur vocation ancestrale et les caractères spécifiques qui les ont
constamment marqués, au cours de leur évolution normale, pendant les
temps antérieurs.
Vers 2.900
avant notre ère, une grande vague d’expansion sémitique, sortie de la
péninsule arabique, déferla sur les pays du Croissant Fertile. Suivant
les régions où les divers flots de cette vague s’étaient stabilisés
(Palestine, Liban, Syrie, Mésopotamie), ils se distinguèrent, les uns
des autres, par des caractères généraux et des vocations différents.
Dénommés Cananéens en Palestine, Amorréens en Syrie, Accadiens en
Mésopotamie, ils auront plus tard les caractères généraux respectifs
des indigènes de ces trois pays et seront essentiellement des
agriculteurs et des commerçants de terre. Ceux d’entre eux qui se
fixèrent au Liban seront connus sous le nom de Cananéens, puis de
Phéniciens, et leur vocation, au cours des siècles, sera
essentiellement commerciale, maritime et culturelle.
Dès ces
hautes époques, le particularisme régional libanais, qui persistera
tout au long des millénaires, se manifeste nettement. Les Phéniciens
qui, dès avant 3000, adoptent l’écriture hiéroglyphique égyptienne,
l’abandonnent, vers 2.200, pour une écriture particulière de leur
invention, que M. Dunand dénomme pseudohiéroglyphique. Et lorsque,
dans la première moitié de Пe millénaire, ils inventent l’alphabet,
leur esprit particulariste les amène à employer la nouvelle invention
au service de leur propre langue, le cananéen phénicien, dont l’usage
était encore limité à leur propre pays, en négligeant l’idiome
babylonien, langue internationale du commerce et de la diplomatie à
cette époque. “Ce fait est important, note M.Dunand. Il montre que,
sous l’empire des puissants idiomes qui se la partageaient, la
Phénicie conservait une personnalité bien accentuée”.
Lorsque
les Phéniciens,au premier millénaire av. J.-C.,fondèrent leur empire
maritime et colonial, qui s’étendit, pendant plusieurs siècles, sur
tout le bassin occidental de la Méditerranée, ils conservèrent, dans
leur pays relativement minuscule, la métropole de ce vaste et riche
empire, qui demeura la cité-Etat de Tyr.
D’autres
grands empires ne firent pas de même. Alexandre le Grand abandonna la
Grèce pour l’Orient qu’il conquit ; ses successeurs établirent leurs
capitales, les uns à Antioche. Lorsque l’Empire romain s’effrita en
Occident, les empereurs abandonnèrent Rome pour s’établir à
constantinople. Les califes Umayyades désertèrent Médine, première
métropole de l’empire arabo-islamique, pour s’installer à Damas, dont
ils firent la capitale politique du jeune et vaste empire de l’Islâm.
Les califes fâtimides d’Afrique du Nord se transportèrent en Egypte
dès la conquête de ce pays par leur armée. Etc., etc.
B.
Elements
constitutifs de la Nation Libanaise
Les
Libanais, comme toutes les nations modernes, sont le produit d’un
mélange ethnique constamment stabilité par les conditions du milieu
physique libanais, et où les diverses races immigrées se sont toujours
fondues, au cours des siècles passés comme de nos jours.
Sous les
Assyriens, les Babyloniens, les Perses, les Grecs, les Romains, les
Byzantins, les Arabes, les Turcs Seljukides, les Francs, les Mamluks
turcs et circassiens, les Turcs Ottomans, des groupes ethniques
allogènes se sont successivement installés sur le territoire libanais.
En dépit des mélanges raciaux que ces déplacements entraînaient,
l’histoire nous montre que les caractères ethniques ou nationaux des
populations libanaises sont demeurés, dans leurs grands traits et à
toutes les époques, généralement permanents. Les éléments immigrés,
relativement peu nombreux, furent graduellement transformés par le
milieu physique ou absorbés par les masses indigènes au milieu
desquelles ils s’étaient établis.
La nation
libanaise n’est donc pas fondée sur la race. Elle ne l’est pas non
plus sur la région.
Dès les
temps les plus reculés, et à toutes les époques de sa longue et riche
histoire, le pays libanais a constamment abrité des groupes sociaux à
individualité vigoureuse, ayant chacun des croyances religieuses
distinctes. L’amour de la liberté, qui caractérise le Libanais, l’a
constamment porté à adopter les doctrines religieuses, philosophiques
ou politiques les plus diverses et à les respecter chez les autres. La
multiplicité des groupes confessionnels dans le Liban est l’une des
grandes constantes de son histoire, depuis les époques phéniciennes ;
elle est un effet et non une cause de son existence passée et
présente. Les divers groupes confessionnels s’y sont constamment unis
dans une sorte d’association fédérale, un pacte tacite, où chacun
d’eux conserve ses croyances et ses traditions particulières, dans le
cadre de la communauté géographique, nationale ou politique.
Comme
l’unité nationale de la plupart des pays évolués du monde moderne, et
particulièrement celle de la Suisse, l’unité nationale libanaise
provient de l’adaptation séculaire des divers groupes sociaux ou
confessionnels au sol, au climat et à la situation géographique du
pays, qui ont constamment suscité, modelé et consolidé, tout au long
des siècles passés, un genre de vie et d’occupation plus ou moins
semblable, ainsi qu’une mentalité, une psychologie, une culture et des
traditions plus ou moins communes.
C’est donc
le social, l’économique et le culturel qui sont le ciment de l’unité
nationale libanaise, bien plus que l’ethnique, le religieux ou le
politique. On pourrait dire que le concept fondamental de l’unité
nationale libanaise est celui de la patrie territoriale.
C.
Caractère original de la Nation Libanaise
Nous avons
vu que, dans l’ensemble géographique qui a permis la naissance du
Liban et assuré sa pérennité, “la montagne et la côte ont chacune leur
rôle. La montagne confère au pays le trait fondamental de son
individualité ; c’est le réduit politique et militaire, générateur
d’indépendance…Economiquement, c’est la côte, ses ports et ses
plaines, qui sont essentiels”.
Il
s’ensuit que le Liban a deux versants ou façades, qui en font, à la
fois, un pays continental et maritime, oriental et méditerranéen. De
cette double orientation, il résulte un équilibre original et presque
unique, qui a constamment marqué la psychologie des populations
libanaises et conditionné leur évolution successive au cours des âges.
En tant
que pays continental, géographiquement soudé à l’Orient asiatique, le
Liban est uni à cet Orient par un lien physique impossible à rompre.
De ce point de vue, il est terrien, oriental, asiatique. En outre,
faisant partie intégrante de l’Orient méditerranée ou arabe, au point
de vue géographique, économique, culturel et historique, il en est
également une pièce maîtresse, sur le plan politique et stratégique.
L’histoire nous montre que le Liban est un élément indispensable de
tout système politique ou militaire dans l’Orient méditerranéen ou
arabe.
En
revanche, le Liban, par son front méditerranéen, qui est une grande
baie ouverte sur la mer bleue, regarde vers le dehors, vers le grand
large. Il subit, de ce fait, des attractions extra-continentales, la
tentation des aventures lointaines vers les pays d’outremer. Ce Liban
maritime, expansionniste et colonisateur, qui est en contact immédiat
avec l’Afrique, l’Europe et l’Amérique, appartient au groupe des
civilisations méditerranéennes.
D’autre
part, le voisinage de la mer développe au Liban, comme dans toutes les
régions á vocation maritime, un type spécial d’économie et de
civilisations, comportant une société maritime et commerciale orientée
vers les échanges économiques et, par suite, ouverte aux marchandises
et aux idées venues de l’extérieur. Cette société est cosmopolite,
démocratique, tolérante, libérale, modérée, éprise de progrès et de
vie intellectuelle et artistique.
Par
contre, les régions continentales contribuent á développer, chez leurs
habitants, un type d’économie et de civilisation différent du
précédent, voire opposé. Il est représenté par une société fermée,
exclusivement nationale, replie, exclusivement nationale, repliée sur
elle-même et soumise à la discipline de l’Etat. Autoritaire,
seigneuriale et féodale, cette société est militaire, guerrière,
impérialiste et conquérante.
Le Liban,
qui n’est ni complètement méditerranéen et maritime, ni complètement
continental et oriental, est la synthèse des divers éléments combinés
des deux sociétés sus-mentionnées. C’est par cette particularité qu’il
se distingue des autres pays orientaux, qui sont, presque tous,
essentiellement continentaux. Grâce à cette personnalité complexe, le
Liban a une capacité de contact avec les pays occidentaux que les
autres peuples orientaux ne possèdent pas au même degré, de même que
sa capacité de contact avec les peuples orientaux, et surtout arabes,
est supérieure à celle des autres peuple méditerranéens et
occidentaux. Contigu au monde de l’Orient arabe, géographiquement et
culturellement, le Liban est physiquement proche de l’atmosphère
arabe. Elle ne l’étonne pas, même s’il a souvent ressenti la crainte
de son voisinage.
Commandés
par les besoins de son existence biologique, les contacts et les
relations au Liban, tant avec les pays continentaux qu’avec ceux
d’outre-mer, sont donc obligatoires dans les deux directions à la
fois. La décadence économique et l’instabilité politique dans les pays
continentaux se répercutent sur l’économie et l’activité commerciale
des cités maritimes libanaises. D’un autre côté, la fermeture de la
mer amène fatalement la ruine de l’activité commerciale et maritime
des ports libanais et l’asphyxie de leur économie. Réduit aux seules
ressources de son agriculture, le Libanais, dont le sol cultivable est
relativement exigu, est condamné à une vie économique médiocre, dont
il s’est souvent évadé, dans le passé et le présent, en se
transportant à l’étranger.
Le Liban
est donc orienté, à la fois, vers le continent et la mer, vers
l’Orient et l’Occident. Aussi, le double visage du Liban actuel et son
caractère original, qu’on se plaît souvent à rappeler,
sont-ils l’expressions, d’une part, de l’union politique des deux
grandes communautés confessionnelles du pays, les Chrétiens et les
Musulmans, d’autre part, des deux façades géographiques du Liban, dont
l’une regarde vers le continent et le monde oriental, et l’autre vers
la mer et le monde occidental, avec les phénomènes complexes que
provoque dans le pays cette double orientation, dans les domaines
économique, psychologique, culturel, social et politique,
indépendamment des idées de race ou de religion. “Unité dans la
diversité…Le paysage psychique correspond au paysage géographique.
Qu’il s’agisse d’économie ou de politique, nous retrouvons partout
cette double attraction : elle était inscrite initialement dans la
géographie”.
IV.
ELABORATION ET EVOLUTION HISTORIQUE DE LA NATION LIBANAISE ACTUELLE
Certains
contestent à la société libanaise actuelle son caractère de communauté
nationale, du fait qu’elle constitue un ensemble de groupements
confessionnels, ayant chacun leur personnalité distincte.
Cette
objection serait plus ou moins valable quand elle s’adresse aux
sociétés à organisation primitive (clan, tribu, etc.), ou à celles
dont les divers groupes confessionnels ou ethniques, qui refusent de
vivre ensemble, y sont contraints par la force. Il n’en va pas de même
dans les sociétés évoluées où, comme au Liban, les divers groupes
confessionnels ou ethniques consentent à vivre en commun, dans un même
Etat et sur un même territoire, ce qui, on l’a vu, est la définition
même de la nation moderne.
D’autre
part, on semble oublier ou même ignorer que, grâce à l’existence et à
l’action courageuse de ces divers groupes confessionnels, la Montagne
libanaise, au cours des siècles passés, a pu vivre et évoluer dans des
conditions plus ou moins autonomes, qui ont abouti, de nos jours, à
l’indépendance complète du pays.
C’est aux
époques moyenâgeuses que remonte la naissance des communautés
confessionnelles, en tant que groupes sociaux et politiques organisés.
Pendant plusieurs siècles, dans l’Orient musulman morcelé, exploité et
ruiné par une nuée de despotes asiatiques, d’origine généralement
turque, et où l’anarchie, les troubles, l’insécurité et la misère
avaient réduit chaque ville, chaque canton, chaque bourg ou village, à
vivre sur eux-mêmes, l’idée de nation, dans le sens moderne de ce
terme, était inconcevable. La décadence matérielle et morale avait
ramené l’organisation sociale au stade primitif de la famille, du clan
et de la secte religieuse.
Simples
communautés confessionnelles et cultuelles, à l’origine, guidées, sur
le plan spirituel, par leurs chefs religieux, les diverses sectes se
transformèrent peu à peu, sous la pression des événements, en groupes
sociaux et politiques féodalement organisés et constituant, dans leurs
cadres géographiques respectifs, de petites communautés nationales
semi autonomes, des nations microcosmiques. Elles représentaient, en
quelque sorte, des groupes tribaux, organisés pour défendre leurs
croyances, leurs traditions, leurs libertés et leurs intérêts, contre
les despotes étrangers.
Dans les
pays du Proche-Orient ancien, la conception du pouvoir politique
était, on le sait, essentiellement théocratique. Elle se traduisait
par la création d’Etats centralisés, sous la direction d’un monarque
absolu, chef suprême de l’Etat et de religion. Les pouvoirs publics
considéraient les sectes confessionnelles dissidentes, soumises à leur
autorité, comme des ennemis virtuels ou des sujets subalternes en état
de révolte latente. Aussi, toutes les fois que les autorités sentaient
s’affaiblir leur pouvoir politique, s’empressaient-elles d’accroître
leur pouvoir spirituel, en se faisant les champions de l’orthodoxie et
en persécutant les non-conformistes, accusés d’hérésie ou d’athéisme
(nous dirions aujourd’hui d’opinions subversives). De là la tendance
constante des groupements confessionnels dissidents à renforcer leur
autonomie interne, dans l’espoir de conquérir leur indépendance
complète.
A partir
du milieu du XIe siècle, et jusqu’au début du XXe, divers conquérants
musulmans, d’origine asiatique (Turcs Seljûkides, Kurdes, Ayyubides,
Mamluks turcs et Cirassiens, Turcs Ottomans), dominèrent
successivement ou simultanément les pays de l’Orient méditerranéen.
Pour s’imposer aux peuples de cet Orient, auquel ils étaient étrangers
par la race et la langue, ces maîtres asiatiques, qui étaient de
confession sunnite, se firent les champions de l’Islâm sunnite, contre
les sectes islamiques non sunnites et les communautés non musulmans,
dont les membres étaient considérés comme des sujet inférieurs.
En
réaction, ces dernières consolidaient leur organisation en groupes
sociaux et politiques compacts et unis, attachés à leurs pratiques
religieuses, à leurs traditions particulières et à leur autonomie
interne, et décidés à les défendre. Cet état de choses, qui se
prolongea jusqu’à la chute de l’Empire tueco-ottoman en 1918, maintint
vivace, pendant près d’un millénaire, le régime des communautés
confessionnelles. De là l’attachement indéfectible à leur
individualité collective et à leurs traditions séculaires, que l’on
observe, encore de nos jours, chez les proche-orient.
Il
convient de signaler qu’avant l’Islâm, les empereurs théocratiques de
Byzance, champions de l’orthodoxie chrétiennes dissidentes comme des
hérétiques ; les non-conformiste étaient traités et punis comme des
rebelles et des malfaiteurs. Aussi, lorsque les Arabes de l’Islâm
envahirent la Syrie et l’Egypte, les Eglises chrétiennes dissidentes
de ces deux contrées, par haine contre Byzance, se livrèrent-elles
délibérément aux niveaux conquérants.
La
Montagne libanaise, cloisonnée et compartimentée par la nature,
offrait aux divers groupes politico confessionnels du pays (Chiites,
Druzes, Maronites, etc.), des asiles ou réduits relativement
inviolable où, juxtaposés dans l’espace, ils vivaient plus ou moins
autonomes et plus ou moins vassaux du maître étranger. L’instinct de
conservation et de défense les amenait souvent se coaliser, pour
lutter contre les dangers communs.
Tantôt en
conflit les uns avec les autres, pour la suprématie sur l’ensemble du
pays, et tantôt coalisés ou fédérés pour se défendre en commun, ces
groupes confessionnels du Liban, qui formaient de petits peuples,
incarnèrent chacun le sentiment de la patrie territoriale, représentée
par la Montagne, emblème de l’unité nationale, qui de traduisit plus
d’une fois en une unité politique. C’est au cours de ces époques
moyenâgeuses, qui durèrent de nombreux siècles, que se poursuivit,
avec des hauts et des bas, des avances et des reculs, l’évolution
historique du pays libanais, depuis la fin des temps phéniciens
jusqu’aux temps modernes et contemporains.
C’est dans
les diverses communautés confessionnelles du Liban, qui tendirent
constamment, conjointement ou séparément, au cours des siècles, à
sauvegarder et à développer leur autonomie politique, que
s’incarnèrent l’idée de la partie libanaise, le sentiment national,
l’aspiration à l’indépendance et surtout la volonté active de réaliser
l’unité territoriale et politique du pays. Les conflits et les luttes
fratricides qui, au cours de leur longue évolution, opposèrent parfois
les unes aux autres ces diverses familles libanaises, procédaient du
désir de chacune d’unifier, sous sa direction exclusive, l’ensemble
des régions du pays. Ces divers objectifs, qui furent à plusieurs
reprises partiellement et temporairement atteints au cours des
siècles, le sont intégralement de nos jours. Territorialement et
politiquement unifié en 1920, dans ses frontières historiques et sous
la forme d’une union des diverses communautés confessionnelles du
pays, le Liban, en 1946, accéda à l’indépendance complète.
En
conclusion, la nation libanaise est une réalité sociale et, comme la
plupart des nations modernes, une création de la géographie et de
l’histoire. Le grand facteur qui cimente l’union nationale des
Libanais, c’est la volonté de vivre ensemble, dans leur pays, en un
Etat commun, sous la protection des lois qu’ils se donnent eux-mêmes.
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