Conférence internationale de solidarité avec le Liban - 2
Avril 1982
Excellences, Mesdames, Messieurs,
A vous tous ici réunis, je voudrais adresser au nom de votre hôte,
qui est la Résistance libanaise, nos remerciements d’être venus si
nombreux exprimer votre solidarité avec un peuple qui souffre et
qui souffrira encore longtemps. A ceux d’entre vous qui viennent
de loin, ceux qui sont venus d’Allemagne fédérale, d’Argentine,
d’Australie, d’Autriche, de Belgique, du Brésil, du Canada, des
Etats-Unis d’Amérique, de France, de Grèce, d’Italie, du Mexique,
de Norvège, du Royaume-Uni, de Suisse, aux représentants du
Parlement européen, de l’Union maronite mondiale, de la Ligue
américano-libanaise, je voudrais, leur souhaiter un à un la
bienvenue au Liban.
Votre présence parmi nous est en elle-même un signe d’amitié.
Cependant, l’amitié ne s’impose pas, ni ne se négocie. C’est un
long apprivoisement du cœur et de l’esprit. Pour ceux d’entre vous
qui ne nous connaissent pas assez, c’est l’occasion peut-être
aujourd’hui de l’amorcer, de la développer ; pour ceux qui nous
connaissent depuis longtemps, qui à maintes reprises, nous ont
exprimé leur sympathie, assuré de leur soutien, je dirai que c’est
une bonne occasion pour eux et pour nous d’éprouver à nouveau
cette amitié.
Nous sommes un peuple qui cultive la liberté comme le bien le plus
précieux de l’homme. Cela signifie que ce n’est pas ici que vous
trouverez des vérités constituées de toutes pièces obligatoires et
intangibles.
Votre participation, Mesdames et Messieurs, à ce congrès
n’implique pas que vous soyez nécessairement convaincus par nos
actes et d’accord avec nos options. C’est vous dire combien il
nous importe que l’échange d’idées, les discussions, même s’ils
pourraient prendre quelquefois un ton fort, il faudrait même je
dirai qu’ils prennent parfois un ton fort, soient empreints de la
plus grande objectivité, exprimés dans un climat de confiance et
de liberté absolue. Nous gagnerons beaucoup plus à entendre des
critiques qu’à écouter des compliments. Quant à nous, notre
devoir étant de vous informer, nous veillerons à ce que cela soit
fait de la manière la plus conforme aux données les plus éprouvées.
Cependant, étant nous-mêmes partie à un conflit, et à un conflit
armé, vous ne nous en voudrez, si d’aventure, il nous arrivait d’y
mettre un grain de passion.
Pourquoi le Liban ? Pourquoi faut-il que dans ce Moyen-Orient il y
ait encore un pays qui ne soit pas tout à fait comme les autres ?
Pourquoi tout à coup cette muraille qui semble barrer la voie au
chercheur d’or noir qui vient d’Occident, cette montagne qui
tourne le dos au désert ?
Vous êtes sans doute nombreux à chercher une réponse à cette
question. Je ne vous cache pas que nous nous la posons quelquefois
à nous-mêmes.
Pays du lait et du miel, impérissable printemps, c’est vrai ! mais
le Liban est aussi un pays aux mille problèmes, une terre dure,
rocailleuse dans l’ensemble, pauvre en ressources naturelles, un
peuple constamment menacé, voué à l’effort permanent, aux
tourments, aux sacrifices.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Le 2 avril, 1981, il y a un an, jour pour jour, un abominable
crime était perpétré contre le Liban, par les forces d’occupation
syriennes. Ce jour-là à dix heures du matin, alors que depuis
plusieurs semaines la ville de Zahlé était déjà soumise pour sa
part à un bombardement continu, dans la zone libre de la capitale,
la population vaquait tranquillement à ses occupations. Les rues
étaient bondées de monde, et dans les écoles, les enfants à cette
heure, s’ébrouaient gaiement dans les cours de recréation. Sans
raisons, subitement, venant de toute part craché en même temps par
des centaines de bouches de feu installées sur les collines qui
surplombent la ville, un déluge d’enfer s’est abattu sur celle-ci,
visant en priorité les écoles, les rues, les carrefours, les
issues de la ville, s’étendant progressivement sur les
habitations, les hôpitaux, les églises.
En choisissant le 2 avril comme jour d’ouverture de cette première
conférence de solidarité avec le Liban, nous avons voulu marquer
d’un point rouge, afin qu’elle reste gravée dans la mémoire des
hommes, cette date, où pour venir à bout de la volonté de vivre
des Libanais, les forces d’occupation du pays ont poussé leur
entreprise jusqu’à l’ultime degré de l’horreur. Tentative
renouvelée de génocide des chrétiens du Liban ? Comment appeler
autrement cette action soutenue depuis sept ans par massacres,
bombardements de la population civile, terrorisme urbain,
destructions systématiques des établissements publics et privés…
pour tuer le plus de gens possible et contraindre les survivants à
partir ou à se soumettre ?
Pourquoi les chrétiens ? Non pas tant sans doute pour répondre à
quelque obscure impulsion de fanatisme musulman, comme on pourrait
être tenté de le penser. Cette idée ne nous a jamais effleuré
l’esprit. Du reste, le fanatisme religieux, lorsqu’il existe,
n’est pas l’aspect second d’un projet politique à objectif
essentiellement profane.
Si au cours de sept années de guerre, les Palestiniens d’abord,
les Syriens ensuite, se sont acharnés sur les chrétiens du Liban,
c’est bien pour des considérations froidement stratégiques, parce
que les chrétiens constituent la charpente fondamentale de la
Résistance libanaise, parce qu’ils sont l’élément clé qui donne au
Liban sa spécificité par rapport à tous les autres pays du Moyen-Orient,
parce que, pour tous les ennemis de la liberté dans cette région,
ils sont cette communauté dont les sources culturelles postulent
la liberté comme condition première à l’épanouissement de l’homme
et à son développement.
Cependant, agressés en tant que chrétiens, nous nous sommes
défendus en tant que Libanais. Ayant clairement conscience de la
responsabilité qui nous incombe en raison même de la place
considérable que nous occupons dans la vie nationale, nous n’avons
jamais lésiné devant les sacrifices qu’il a fallu consentir pour
défendre le pays, tout le pays ; et c’est ainsi que notre
résistance a eu finalement raison du complot tramé contre Liban,
elle a donné le temps à nos compatriotes musulmans de se ressaisir
et de s’organiser. Aujourd’hui, dans le sud du pays, les chiites
sont en guerre ouverte contre les Palestiniens, à Tripoli, dans
le Nord, les sunnites se battent contre les Syriens, ils ont même
réussi il y a déjà quelques semaines à les bouter hors de la ville.
Ainsi, le vœu que nous formulions, il y a quelques temps, de voir
toutes les composantes de la nation se soulever contre l’occupant
est en train de se réaliser, il se réalise. Le compte à rebours
pour la libération de tout le pays a commencé. Les jours de
l’occupation par l’étranger de notre sol sont déjà comptés. Avec
cela, qu’on ne vienne plus nous chicaner sur l’unité du Liban, et
l’avenir de cette unité. Cette unité n’a jamais fait défaut quoi
qu’on ait dit et quoi qu’on dise.
Que le peuple libanais relève de groupements différents du point
de vue religieux, n’a jamais été un véritable handicap à l’unité
nationale. La diversité au sein d’une nation n’a rien de
dramatique, bien au contraire, elle peut être source de richesse
et donc de puissance. Chaque pays, chaque peuple a ses structures,
qu’elles soient de type horizontal ou vertical ; ce qui a nui au
peuple libanais, ce qui a provoqué et renforcé le cloisonnement
entre les communautés, les classes, les familles, c’est la
mauvaise organisation de cette diversité et l’exploitation abusive
qu’en a faite une classe politique repue et toujours insatiable ;
ce sont aussi les pressions irrédentistes exercées de l’extérieur,
que ni nos dirigeants, ni les puissances amies, ni les
organisations internationales – Ligue arabe, ONU – n’ont tenté de
contenir. Et voici que pour réussir leur entreprise de mainmise
sur le Liban, Palestiniens et Syriens ont présenté cette diversité
comme si elle était la raison même de cette guerre. Aussi bien
pendant longtemps, celle-ci fut-elle qualifiée de guerre civile.
Il arrive encore jusqu’à présent aux Syriens de poser comme
préalable à leur retrait, ce qu’ils appellent l’entente entre
Libanais, tandis qu’ils déploient tous leurs efforts pour empêcher
les Libanais chrétiens et musulmans de se rencontrer.
En réalité, il n’y a sur ce plan aucun problème majeur, si ce
n’est la réorganisation des rapports juridiques entre les divers
groupements, c’est beaucoup plus un problème technique que
politique.
Etat fédéral, Etat unitaire, les juristes finiront bien par
trouver les mécanismes satisfaisants, et les élus du peuple
finiront bien à leur tour par s’entendre sur un texte, et s’il
n’est pas bon à l’usage, ils ont tout loisir pour le modifier, une
fois, deux fois, autant de fois qu’ils le voudront.
Notre action de resistance et de libération se situe à un autre
niveau, celui de la nation, et à ce niveau-là, nous postulons que
l’unité existe, sans quoi, il n’y aurait même pas de nation. A ce
niveau-là, nous n’acceptons que l’unité, nous parions sur l’unité,
et nos paris sont toujours gagnants.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
A ceux d’entre vous qui abordent l’Orient avec « des idées simples
», celles-ci risquent aujourd’hui de ne pas suffire pour le
comprendre. Faut-il aller jusqu'à se mettre comme dirait Pascal,
dans un état d’abêtissement ? Pour saisir les véritables réalités
de notre pays, il faut se départir des schémas logiques, des
concepts, des catégories d’Occident, et user bien davantage
d’émotions que de rationalité. Il convient aussi de ne pas se
laisser envoûter par le verbe.
L’Orient est beaucoup plus éloigné de vous dans le temps qu’il ne
l’est dans l’espace. Au Moyen Age, les pèlerins, les Croisés, les
marchands, lorsqu’ils abordaient ces rivages, pouvaient encore
espérer comprendre ce qui s’y passe. Ayant bousculé le rythme de
l’évolution, comme l’ont fait les peuples d’Europe au cours des
deux ou trois derniers siècles, l’intelligence de l’Orient est
devenue à ces peuples beaucoup plus confuse.
Il faut savoir surtout que dans les déserts qui nous entourent, il
continue de souffler un vent d’absolu que la mentalité religieuse
est le seul dénominateur commun aux peuples de la région, et la
versatilité, dans les rapports sociaux et politiques, la seule
constante. C’est vous dire combien vos dirigeants, vos diplomates,
vos journalistes, et même, et surtout, vos orientalistes doivent
mettre de l’eau dans leur vin en traitant des affaires d’Orient,
en tentant de résoudre les problèmes d’Orient, en portant des
jugements sur les peuples orientaux.
Pour quoi faire le Liban ?...
A cette question, de nombreux hommes politiques, de nombreux
diplomates, de nombreux journalistes, de nombreux orientalistes
pouvaient encore répondre en 1975 par un haussement d’épaules. Ce
haussement d’épaules nous a valu près de sept années d’isolement,
beaucoup de jugements téméraires ; il nous vaut encore aujourd’hui
beaucoup d’incompréhension. Un haussement d’épaules qui, s’il
n’avait pas eu lieu, nous aurait épargné pas mal de difficultés,
et peut-être même un certain nombre de victimes.
Lorsque la guerre éclata au Liban le 13 avril 1975, le monde était
à la détente. Les pays du Moyen-Orient se remettaient lentement de
l’orage automnal que fut pour toute la région la guerre du Kippour.
Satisfait de son demi-succès au Canal, Sadate s’apprêtait
discrètement à engager des négociations de paix avec Israël. Le
monde arabe savourait la victoire qu’il venait de remporter dans
sa guerre du pétrole, le chah régnait en souverain sur la Perse et
en gendarme sur le Golfe. Les Etats-Unis traumatisés par leur
guerre du Vietnam s’apprêtaient à quitter ce pays, et l’Europe se
sentait de plus en plus en mal de puissance. Toutes les conditions
semblaient réunies pour établir la paix au Moyen-Orient. Il
restait à résoudre le problème palestinien. On a cru, le plus
simplement du monde, qu’il suffisait pour cela de trouver aux
Palestiniens un territoire sur lequel ils édifieraient un Etat,
et de manière plus simpliste encore, on a pensé que ce territoire
pouvait être le Liban.
La Résistance libanaise a déjoué tous ces plans, et a fait tomber
ce bel échafaudage. Après deux ans de guerre, les Palestiniens
perdirent Tall al-Zaatar, position clé dans leur dispositif
d’étranglement de Beyrouth. L’armée syrienne, à son tour, n’a pu
avoir raison de la Résistance. Elle tenta de soumettre les
agglomérations chrétiennes qui constituaient le seul obstacle à la
mainmise générale de la Syrie sur le Liban, en bombardant la
population civile. A l’heure actuelle, les forces syriennes sont
loin d’être arrivées à leur fin, tandis que la révolution gronde
dans leur pays.
Cependant, c’est dans tout le Moyen-Orient que la terre tremble.
Regorgeant de pétrole, et d’armes, minés par la subversion, tenus
en respect par le terrorisme palestinien, champ de manœuvre aux
superpuissances, les pays de la région vivent sur un baril de
poudre.
La crise du Moyen-Orient ne se limite plus à l’heure actuelle aux
seules dimensions du conflit israélo-arabe, elle le dépasse, le
transcende, et s’étend à tous ces pays.
En fait, la crise du Moyen-Orient est, comme nous le disons
souvent, une crise mobile. Elle se déplace dans le temps et dans
l’espace. C’est l’expression contemporaine de la fameuse question
d’Orient dans ses deux volets : la protection des minorités et la
rivalité des grandes puissances. Du reste, les deux aspects de la
question sont liés, la tension entre les minorités attisant la
rivalité des grandes puissances, et la rivalité des grandes
puissances provoquant bien souvent des tensions entre les
minorités. On retrouve aujourd’hui, les mêmes données ; en marge
de la crise israélo-arabe, et de la crise libano-syrienne et
libano-palestinienne, la guerre entre l’Iran et l’Irak apparaît à
bien des égards comme un conflit entre sunnites et chiites, et
risque de gagner certains pays du Golfe qui comportent une large
fraction de population chiite. Ajoutez à cela la déstabilisation
en cours de la Syrie due aux tensions entre sunnites et alaouites,
la révolte des Kurdes qui couve sous la cendre, et ce qui
n’arrange pas les choses, le réveil partout de l’intégrisme
musulman. Tout cela mijoté dans un regain tous azimuts de la
guerre froide. Liban, Syrie, Israël, Irak, Iran, Emirats, pour ne
citer que ces pays, semblent pris tout à coup par un même vertige
de mouvement centrifuge. Le Moyen-Orient serait-il à la veille de
voler en éclats ? …
Ce mouvement a commencé par le Liban. Dès les premiers temps de la
guerre libanaise, nous avons dit et prédit aux Américains, aux
Européens, aux Arabes, que cela risquait de mal finir pour tout le
monde, que susciter un problème n’a jamais aidé à en résoudre un
autre, que c’était là une véritable aberration. Or voici que par
une sorte de choc de retour, la déstabilisation du Liban entraîne
aujourd’hui celle de toute la région.
Pour les chrétiens du Proche et du Moyen-Orient, y compris ceux
du Pakistan, et jusqu’en Inde, de même, pour toutes les minorités
opprimées, dans l’un ou l’autre pays – minorités ethniques ou
religieuses – il constitue un phare, un pôle d’attraction, le cap
de Bonne-Espérance. La liberté dont tous les citoyens jouissent à
quelque communauté qu’ils appartiennent joue comme une sorte
d’amortisseur entre les unes et les autres, et comme un
amortisseur entre celles-ci et le pouvoir. Au Liban, tous les
angles sont érodés, c’est le pluralisme sans barrières.
Porter atteinte au Liban, c’est porter atteinte à la liberté,
c’est faire perdre aux différents peuples de la région le dernier
espoir qu’ils ont de pouvoir en jouir un jour ou l’autre, en
bénéficier à leur tour, c’est détruire leur rêve de libération.
Ainsi, les problèmes du Moyen-Orient sont-ils aujourd’hui trop
complexes pour pouvoir faire l’objet d’une solution globale, comme
on dit. Dans une telle situation, il est de bonne méthode de
réduire les difficultés en les isolant les unes des autres, en les
déconnectant les unes des autres, comme fait un artificier
lorsqu’il procède au désamorçage d’une machine infernale. Cela
revient à dissocier les différents problèmes et à les résoudre cas
par cas.
«Rendre la sécurité et la paix au Liban, c’est les assurer à
tous les autres pays de la région » a pu déclarer récemment M.
Alexandre Haig. C’est par le Liban qu’une stratégie de paix devra
commencer. Aussi, faut-il se hâter de dissocier la crise libanaise
de celle du Moyen-Orient.
Excellences, Mesdames et Messieurs, or, de tous les problèmes
qui se posent dans la région, celui qui présente le moins de
connexités avec d’autres, c’est le contentieux libano-syrien. Il
en est presque indépendant.
Le contentieux libano-syrien a pour origine de la volonté de la
Syrie d’étendre son hégémonie sur le Liban. Tout part de ce
dessein. C’est l’Alpha et l’oméga de tous les conflits qui ont
éclaté entre la Syrie et le Liban depuis l’indépendance et même
avant l’indépendance. Est-il facile aux dirigeants syriens de
renoncer à ce rêve et d’établir avec l’Etat libanais des rapports
normaux comme entre Etats souverains. Cela doit être possible,
cela est nécessaire, cela est salutaire.
Aujourd’hui la Syrie n’a plus rien à gagner au Liban, bien au
contraire, désormais, en y maintenant ses forces, elle ne peut
qu’y perdre. Les dirigeants syriens le savent tout autant que nous.
Il ne tient qu’à eux d’en tirer les conséquences. Il ne tient qu’à
eux de se dégager du guêpier libanais. En politique, il faut
beaucoup de courage et une grande hauteur de vue pour se résoudre
à changer de cap. Les dirigeants syriens n’en manquent pas. Ils
l’ont montré dans le passé. Leur intérêt, autant que le nôtre,
mais encore plus, celui de la région toute entière est en jeu. Le
règlement du contentieux libano-syrien sera ce premier nœud qui,
en se dénouant, permettra, de fil en aiguille, de débroussailler
tout l’écheveau.
Du haut de cette tribune, et vous prenant à témoin, délégués
d’une quarantaine de nations d’Europe, d’Amérique, d’Océanie, je
voudrais une fois de plus m’adresser aux dirigeants syriens, les
conjurer de tout entreprendre pour mettre fin à leur contentieux
avec le Liban, et pour commencer à donner l’ordre à leurs armées
de se retirer du territoire libanais afin que l’Etat puisse y
rétablir sa propre souveraineté. Qu’on ne nous objecte pas que
l’Etat libanais n’a pas les moyens de le faire. C’est faux. Il est
tout disposé à étendre son autorité à tous les lieux qui seraient
évacués par l’armée syrienne et il est parfaitement en mesure
d’imposer aux réfugiés palestiniens et l’ordre libanais et le
respect des lois libanaises. Quant à nous, nous sommes prêts à lui
donner tout notre appui, et à lui livrer nos armes. Mais nous ne
ferons pas bouger d’un pouce notre dispositif de défense tant
qu’il restera sur le sol libanais une force armée étrangère.
Est-il indispensable de continuer à jouer au petit soldat ? Il y
a dans les pays du Moyen-Orient, bien plus difficile à faire, et
beaucoup plus prestigieux : arracher l’homme au sous-développement
en le délivrant de la condition de sujet à laquelle il est réduit
depuis l’origine des temps, implique beaucoup plus d’audace qu’il
n’en faut pour jouer les Napoléon dans les rues de Beyrouth et
d’ailleurs.
Toujours en quête d’absolu, l’homme du Moyen-Orient se laisse
facilement envoûter par les mirages. Un grain de rationalité lui
permettrait de mieux trouver ce qu’il cherche sans se laisser
manger par la guerre. Le Moyen-Orient a aujourd’hui besoin d’un
héros, un héros qui pourrait lui faire l’économie d’une révolution.
Excellences, Mesdames et Messieurs, ne m’en veuillez pas trop de
vous avoir laissé pénétrer dans ce bazar oriental où l’on se
dispute tant ! Les habits chamarrés dissimulent mal là
l’uniformité qui gouverne les cœurs et les esprits, et l’homme qui
se détache dans la somptuosité du décor est un être pauvre et
asservi.
Le Liban c’est autre chose. Après la traversée du désert, c’est
la montée vers les cimes. Enserrée dans un territoire d’un peu
plus de 10.000 km2, une population de 3.300.000 personnes
ressortissant de 16 communautés religieuses différentes, a choisi
la liberté. Mais l’exercice de la liberté est périlleux, d’autant
plus que pour les Etats voisins du nôtre, il risque d’être
contagieux à leur population. En Orient, l’exercice de la liberté,
c’est encore une aventure, et c’est pourquoi, refuser de
disparaître dans le creuset d’un système qui n’existe que pour
l’asservissement de l’homme, nous vaut d’être l’objet, chaque
quelque temps, d’une expédition punitive.
Pays dépourvu de ressources naturelles, environnement hostile,
le Libanais est sans cesse sollicité par les défis. Beau joueur
cependant, il prend un malin plaisir à les relever, et même, bien
souvent, à doubler la mise dans un permanent corps à corps avec
une sévère fatalité.